À PROPOS DES ATELIERS DE PRATIQUE ARTISTIQUE

« J’ai eu l’impression de me fondre totalement à la situation, juste dans l’idée de présence et d’abandon, sans autre objectif que d’être attentif aux choses qui pouvaient naître chez des personnes que l’on qualifie de très lointaines. »

Marie-Lou : J’aimerais questionner ton expérience de la transmission, parce que ça me convoque particulièrement. Comment as-tu appréhendé les ateliers avec des enfants ou des adolescents ?

Fantazio : J’ai commencé en 2002 dans une CLIS, en Seine-Saint-Denis [ndr Classe pour l’Inclusion Scolaire, ancienne dénomination de l’Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire] : les enfants  souffraient de troubles autistiques . On était deux intervenants et on les a beaucoup enregistrés  pour fabriquer un rendu sonore. On n’avait pas de savoir faire pédagogique; juste quelques idées simples en partant du principe qu’on allait proposer des choses ludiques sans faire semblant d’être là. Ça a été une première approche.

Tout de suite après, j’ai vécu une autre  expérience avec de jeunes adultes autistes -des cas assez extrêmes- au centre Adam Shelton à Saint-Denis. Là c’était pareil, on adoptait le principe de ne pas avoir de prétention pédagogique. J’avais constitué une équipe de musiciens et on restait tout un après-midi . On ne venait pas du tout leur faire un concert, on jouait tout en faisant très attention à ce qui se passait, avec une ouverture complète sur ce qui pouvait se transformer . Si les jeunes avaient envie de chanter, on leur laissait la place de le faire.

Marie-Lou :  Vous n’étiez pas dans la transmission, vous construisiez  l’instant tous ensemble …

Fantazio : Oui et j’ai vraiment eu l’impression de plonger. C’est-à-dire me fondre totalement à une situation, juste dans l’idée de présence et d’abandon, sans regard sur soi, sans autre objectif que d’être attentif aux choses qui peuvent naître chez des personnes qu’on qualifie de très lointaines.

J’ai très souvent des réflexions sur ce que c’est que la norme. Ça renvoie à tous les moments où tu veux correspondre, où tu as peur d’être mal vu, tout en ayant l’exquise tentation d’être très singulier, voire asocial. J’ai toujours eu l’ impression de me sentir monstrueux, d’en être fier et d’en souffrir à la fois. 

Avec les jeunes autistes, j’ai laissé aller ce questionnement-là. Finalement, la parole nous domestique constamment dans une sorte d’apparat et d’oripeaux dont on ne se doute pas… Plutôt que de m’effrayer, le fait qu’ils soient en partie silencieux ou dans des discours obsessionnels m’a procuré un effet de détente. Pendant ces moments-là, j’ai appris une forme de vertige, très bienveillante, très bienfaisante. 

Ensuite l’association de créations sonores Micro-sillons et la Dynamo de Banlieues Bleues m’ont proposé de mener des ateliers avec des primo-arrivants, respectivement à St Brieuc et à St-Denis.  J’ai été déçu  parce qu’il aurait fallu que ça dure un an ou deux  : la confiance s’installe très lentement. 

Il y a deux manières de voir les choses : soit tu interviens en pensant que c’est déjà bien d’apporter poésie et nourriture à leur parcours accidenté ; soit tu as envie d’y travailler pendant très longtemps pour accéder à des strates de profondeur satisfaisantes pour tous.

Logo de l'Atelier sonore de l'association Micro-sillons (Rennes)

Par la suite, il y a eu de nombreuses expériences avec des collégiens à Aubervilliers : c’était vraiment très intéressant. J’ai travaillé avec des jeunes inscrits en CAP [ndr Certificat d’Aptitude Professionnelle] section carrosserie, qui écou-taient du rap et n’arrivaient pas à enlever leur capuche. En dix séances, je les ai vus changer d’attitude, se détendre. Je pense à un  garçon violent et insupportable au début de l’atelier qui finalement s’est avéré le plus investi : c’est assez valeureux.

Cela dit, je reste critique et méfiant d’un certain type de discours institutionnel : « Si tu avais vu comme Mouloud s’est lâché ! C’était super émouvant ! »… Tu vois, c’est très post-colonial, très paternaliste. On va «donner du bonheur» à ces jeunes, différents de nous… Même s’il ne se passe rien, le Conseil Départemental est ravi, tout le monde est ravi… Rien n’empêche le ravissement et l’auto-congratulation. 

L’Etat attend souvent des lieux culturels de contenir les quartiers chauds. C’est un maintien artificiel, à court terme, de la violence sociale par la distraction. Exemple révélateur : après les émeutes de 2005, le ministre appelle une salle que je connais bien en disant « Alors, vous faites quoi, là ? »

Dans le même temps, les lieux associatifs et les démarches spontanées sont étouffés. Combien de cafés-concerts ont fermé pour être remplacés par des SMAC [ Scènes de Musi-ques Actuelles] électro-pop-chanson française où les jeunes de quartier ne mettront, à raison, jamais les pieds ?

Ces initiatives, on ne les mène à bien que lorsqu’on y plonge; or très souvent, on est censé faire vite et bien. Il y a un réel manque de lenteur et de profondeur. C’est assez pervers, il y a des bourses pour ce type de projet quand tu es en résidence dans un lieu de culture : les équipes doivent justifier de quelques heures d’ateliers. C’est l’action culturelle…

Mais c’est facile de dénigrer : s’il  y a  des projets très mala-droits, il y en existe certainement d’autres, plus aboutis. Parmi toutes, il doit y avoir des situations où les participants s’enrichissent mutuellement.

POUR CONCLURE

Marie-Lou : En filigrane de cet entretien, on perçoit clai-rement ton engagement. La voix du citoyen est-elle tou-jours mêlée à celle de l’artiste ?

Fantazio : Oui, les deux se mêlent totalement et volontai-rement . Pendant mes déplacements, je suis en contact avec une multitude de réalités que j’observe, dont je me nourris, auxquelles je réagis. Parfois, je me sers de certaines d’entre elles pour mes spectacles. Pour moi, la voix du citoyen est  indissociable de celle de l’artiste . 

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