L’ampleur de son travail est considérable … Et on y plonge sans difficulté puisqu’il invite au voyage. Ses nombreuses collaborations  et   interventions  (entre autres, pour France Culture) ne me contre-diront pas.  

Pour chacun de ses projets, Fred Griot prend soin de travailler « à vue ». Il partage notes et recher-ches, comme une attention singulière à celles et ceux qui reçoivent sa parole.

J’ai découvert son écriture il y a quelques années, lors de ma participation au projet alimenté par Appelle-moi Poésie. Il s’agissait d’organi-ser une rencontre insolite entre poètes et publics à la Bellevilloise. Assia Saci (comédienne), Nans Vincent (auteur et interprète) et moi ponctuions cet après-midi par des performances parlées et chantées entre les interventions des artistes invités.

Depuis, j’écoute, je lis, m’intéresse… à juste titre. Cet auteur ne sépare pas la poésie de la voix, ni le discours sur l’acte poétique de la performance. Sa démarche est profondément ouverte et origi-nale. D’autant plus touchante et intéressante pour moi, qui suis pétrie de tradition orale.

Dire, c’est l’avènement d’un sujet, de sa parole, de sa voix. C’est le tissage d’une relation par-ticulière au texte, au monde, à l’altérité. Ainsi Fred Griot est un diseur généreux, dans tous les sens du terme. Dans cet entretien, il évoque sa démarche au travers de différents thèmes. 

Il communique son regard quant à l’écriture sur internet, explique comment il envisage le partage de ses textes et parle des ateliers d’écriture  qu’il propose. Pour finir, il répond à mes questions en abordant son dernier projet : enfin tu regardes l’herbe.

« HABITER POÉTIQUEMENT LE MONDE » NUMÉRIQUE

Marie-Lou : Pour aborder ce premier thème, je ferai allusion à remue.net  et à publie.net, dont tu as été partie prenante. Mais peut-être est-ce tou-jours le cas ?

Fred : Non, je ne fais plus partie de la rédaction de remue.net (ce qui a été une grande ouverture) depuis quelques an-nées. 

À ce moment-là, je me suis impliqué dans publie.net, lorsque François Bon a lancé la création de la maison d’édi-tion. J’ai mené ce travail à ses côtés pendant deux ans et puis j’ai arrêté parce que mes projets personnels pre-naient de l’ampleur et qu’il fallait que j’y consacre mon énergie.

Marie-Lou : De quels constat(s), problé-matique(s), envie(s) partaient ces pro-jets d’investir le numérique au moyen de l’écriture ?

Fred : Ça a démarré il y a une vingtaine d’années, à l’aube d’internet. Comme beaucoup de gens, j’écrivais dans mon coin et j’avais envoyé des textes à des éditeurs. J’ai eu des retours intéres-sants, mais sans que cela ne débouche sur des parutions. Je pense aussi qu’à l’époque, je ne m’adressais pas aux bons éditeurs.

Au bout d’un certain temps, je me suis décidé à me lancer seul et à créer « la mise en scène » de mon travail, via le web, avec les moyens que l’on imagine il y a vingt ans. Progressivement, je me suis pris au jeu et ce travail éditorial m’a vraiment plu : apprendre le code pour mettre en scène des textes sur une page numérique et mouvante.

Marie-Lou : En faisant des recherches sur la poésie numérique, j’ai pu appré-hender la démarche totalement inno-vante de Philippe Castellin ou celle de Jérôme Fletcher, qui donne à voir une espèce de force performative du verbe. 

À l’écran, il réécrit ou réagence le texte, efface, ajoute, duplique… pendant qu’il dit la forme originale du poème. Il y a aussi Juliette Mézenc par exemple, dont j’ai découvert les jeux vidéos poétiques. [Voir La littérature numérique : chercher le texte !

Qu’est-ce que le numérique a permis à ton écriture ?

Fred : Je ne me définis pas comme un artiste ou créateur numérique, je pars plutôt de l’écriture, que je mets en scène sur le web. Pour flux, réalisé avec Thomas Deschamps, on a vraiment pensé conjointement l’image animée, le son et le texte mais je n’ai jamais créé d’application hypertextuelle. D’ailleurs, ce type de poésie ne me touche pas beaucoup en soi. 

Après, il y a des projets comme UUuU, pour lesquels il n’y avait pas tellement d’autres alternatives. On a imaginé une version papier qui ne fonctionnait pas parce qu’il manquait l’interaction du texte avec l’image et le son : il n’y avait que le web pour le porter.

Marie-Lou : En lisant UUuU, j’ai pensé au lettrisme et flux m’a évoqué le ciné-poème. De nombreux procédés s’entre-mêlent dans ton travail.

Dans Vox (2003), Fred Griot évoque le trinôme langue – parole – voix :

Capture d'écran du texte - Site de Fred Griot

Fred Griot – Crédit Photo : Thomas Deschamps

À VOIR ET À OUÏR...

Le site de Fred Griot

Capture d'écran du projet UUuU - Site de Fred Griot

Fred : Cela  renvoie à ce que ce j’ap-pelle « travailler à vue ». C’est à dire que pendant de nombreuses années, je présentais mon travail sur internet sous forme de work in progress. Je proposais un ou deux poèmes au début, sans savoir à quoi allait ressembler la forme finale deux ou trois ans plus tard. 

Quand tu montres un poème au public, il faut déjà qu’il ait un certain poids, qu’il soit suffisamment abouti. Ça m’a donc mené à travailler très précisé-ment. Pour chaque projet, j’ai créé un site : ça m’a également conduit à faire évoluer ces zones peu à peu. 

« Travailler à vue », c’est travailler à la vue des autres. C’est comme lorsque tu marches en montagne et que tu déci-des d’aller jusqu’à la colline suivante. Tu chemines comme ça, en traçant ta ligne, au fur et à mesure. Le web permet vrai-ment tout ça.

Marie-Lou : Tes notes sur l’écriture de UUuU m’ont vraiment intéressée. C’est très dense. Elles font parler le signe et nous amènent à nous taire pour faire émerger ce qui nous meut, nous des-sine; ce que l’on porte tous, ce qui nous caractérise sans pour autant nous appartenir. 

Elles parlent aussi de tout ce que tu as exploré, de toutes les origines que tu as fouillées pour les mettre en correspon-dance. Cette recherche-là ressort très fort de tous tes écrits concernant ce projet. 

Plus globalement, il se dégage de ton écriture une approche composite des différents thèmes, par exemple, tu matérialises le lien entre l’intérieur et l’extérieur à chaque fois d’une manière différente.

Fred : Le dehors-dedans, le lien entre mes différentes activités, correspond à quelque chose de très ancré depuis l’enfance parce que j’ai beaucoup vécu à l’extérieur. Et puis mon autre métier est un métier de dehors : je gère une entreprise de guides d’escalade. 

Après, ce que tu retrouves dans UuUU, c’est mon intérêt pour cette pulsion commune de laisser des traces et de dire ce que nous sommes. C’est l’un des objets de la poésie et de la littérature en général. C’est puissant, tu le retrou-ves dans les grottes : la grotte Chauvet par exemple, dans laquelle il y a des traces qui remontent à 33 000 ans. 

Je souhaitais renouer avec ce qui nous était commun en matière d’émotion et de réflexion. Travailler avec une langue commune, aussi : c’était vraiment un de mes objectifs. Je parle d’une langue commune dans tous les sens du terme : elle est compréhensible par tous et relativement simple. 

Voilà pourquoi maintenant, je recherche une « parole claire ». Du moins, aussi claire que possible. C’est le parti pris de mon projet actuel, enfin tu regardes l’herbe. Je tente de manier une langue accessible et de proposer des poèmes très faciles à lire. Ça reste une prise de risque. Il est très compliqué de faire simple.

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