La poésie souffre d’un manque cruel de visibilité, malgré le foisonnement de la création contemporaine. Ainsi, comment la transmettre à celles et ceux qui la mécon-naissent ? D’autre part, à l’heure où l’Éducation Artistique et Culturelle (EAC) s’inscrit au cœur des missions de l’éco-le, comment envisager un enseignement de la poésie dans lequel cet art du langage pourrait être le lieu d’une expé-rience commune ? L’oralité est-elle en mesure de sauver la poésie ?

Pour amorcer une réponse locale à ces questions d’ordre général, Tatiana Rothermundt, Valérie Clody, Maud Fiquet (enseignantes) et Patrick Verschueren (co-directeur de la Factorie – Maison de Poésie / Normandie) m’ont accordé un entretien. Nos voix s’en mêlent…

« La poésie ne sert pas à être expli-quée et commentée. Elle existe pour être vécue, éprouvée, pour être le lieu d’une expérience. »
                                                                                          Rainer Maria Rilke                                                                  

Une citation, comme un credo… puis une ossature. Une citation comme un projet … et son point de départ. Les mots de Rainer Maria Rilke auront accompagné tous les élèves que j’ai eu le plaisir de rencontrer cette année : lycéens impliqués dans un comité de lecture poétique et écoliers diseurs de poésie. 

Mais commençons par le commencement.

CES MAUX QUI COLLENT À LA PO…

La poésie bénéficie du déploiement d’efforts incontestables en sa faveur. Depuis sa création en mars 1999, à l’initiative de Jack Lang, Emmanuel Hoog et André Velter, le Printemps des Poètes fait office de centre national de ressources pour la poésie. Outre la coordination de la célèbre manifestation francophone, organisée tous les ans au mois de mars, cette association conseille, oriente, propose des formations, encourage la création et initie des partenariats à l’année.

Sur le territoire national, un large réseau s’est construit autour ce domaine artistique. Il est composé 

* d’entreprises comme la RATP, la MAIF ou la MGEN; 

* de nombreuses maisons d’édition, librairies, bibliothèques, communes labélisées « Villes et villages en poésie » ;

* de lieux dévolus, comme les Maisons de Poésie, les salons ou le Marché de la Poésie (1). 

Par ailleurs, un nombre considérable d’actions et de rencontres ont éclos : les festivals Voix Vives de MéditerranéeLectures sous l’arbre, feu Les Voix de la Méditerranée, MidiMinuitPoésie, Poésie dans(e) la rue, Et Dire et OuïssanceExpoésie , Parole Ambulante  ou Poesia en sont de  beaux exemples. 

Néanmoins, dans la sphère sociale, la poésie souffre de certains maux. Force est de constater le faible pourcentage de lecteurs de poésie et de ventes de recueils. En 2008, le lectorat représentait 9% des personnes  interrogées (2) D’autre part, sur 434,5 millions de livres vendus en 2016 -imprimés, numériques et audio- , les secteurs du théâtre et de la poésie représentaient conjointement 0,5% des ventes (3)

Il existe de nombreuses revues poétiques  mais leur diffusion a lieu majoritairement au sein du cercle fermé de leurs abonnés. De plus, il se trouve que la place accordée à la poésie dans le paysage radiophonique a été réduite à peau de chagrin sur France Culture depuis 2015 (4) . 

Quant à elle, la promotion du travail des poètes vivants est inféodée à la commémoration de la poésie patrimoniale. Pour finir, bien qu’on ait accès à la poésie étrangère par le biais de traductions ou d’éditions bilingues, ce dernier est limité. 

Peut-être que ce constat est tout d’abord lié au caractère fluctuant de la matière qui nous intéresse. La poésie, serait-ce le flou artistique ? En effet, parce qu’elle renvoie à un nombre extrêmement varié d’époques, de fonctions, de formes, de styles, de sensibilités et d’individus… La poésie demeure un genre littéraire indéfinissable de manière unanime, malgré les travaux d’éminents théoriciens. 

Dans les premiers paragraphes d’un article (5), Jean-Pierre Siméon déclare à ce propos :

« La poésie étant sans doute l’expression littéraire la plus ancienne et la plus universelle, elle a subi un nombre  infini de métamorphoses; et pas moins le statut du poète qui ne cesse de varier non seulement d’un siècle à l’autre, mais d’une culture à une autre. […] Nous sommes en effet comme les astrophysiciens devant l’antimatière et les astronomes devant le trou noir : devant une évidence invisible. »

Quant à lui, Jean-Michel Maulpoix avance (6)  :   

Comment, pour la décrire, pourrait-on se satisfaire des formules qui fleurissent dans les manuels […] ? Ce sont là autant de stéréotypes qui étouffent les enjeux véritables de l’écriture. Sans être tout à fait dépourvus de sens, ils négligent les singularités. L’indéfini y trouve refuge. Par les discours qu’on tient sur elle,  la poésie se voit dissoute dans les généralités, plutôt que placée au centre d’une réflexion cruciale sur le langage. C’est plutôt dans l’œuvre même des poètes, sur les marges ou au cœur de leurs poèmes, que des clefs nous sont proposées. […]

Les  conceptions les plus récurrentes  semblent  renvoyer  la poésie à la rime, au « beau », au rêve, à l’ennui ou à l’hermé-tisme. Si ce domaine semble impossible à définir de manière univoque, et souffre d’une « mauvaise réputation »… il reste néanmoins envisageable de susciter l’envie d’y plonger. En pre-nant le contre-pied des représentations négatives ou erronées à son sujet, par exemple. 

Telle a été l’entreprise de Jean-Pierre Siméon (7), lorsqu’il adresse un texte-missive à un lectorat perplexe, sous couvert d’un correspondant imaginaire. Avec humour et profondeur, l’auteur y parle des poètes, de la poésie et des poèmes pour les ancrer sur Terre, dans la réalité et le vécu.  Pour  réaffirmer leur dimension universelle tout en soulignant leur singularité. Pour faire de la complexité une définition qui entraîne un ques-tionnement continuel de soi, des autres, du monde. 

Il nous conseille l’effort nécessaire à la découverte du « bon poème» puis nous invite à prendre le temps de nous l’appro-prier parce que « lire le poème, c’est l’habiter ». Quant à la compréhension du texte… l’ancien directeur artistique du Printemps des Poètes considère qu’il s’agit plutôt d’ « accepter ses mystères » et d’ « admettre qu’il porte en lui des choses qu’on ne comprendra peut-être jamais. » Mais comment entrer en poésie lorsque la page ne parle pas ? 

Dans cette première capsule sonore, Tatiana Rothermundt, Valérie Clody et Maud Fiquet parlent de leur rapport à la  poésie.

1: Voir l’article   » Le Marché de la poésie donne un nouvel écho aux poèmes« , Télérama, 6 juin 2018

2 : Voir Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique. Paris : éditions de La Découverte / DEPS- Ministère de la Culture et de la Communication, 2009

3 : Voir Les chiffres-clés du secteur du livre en 2016-2017, synthèse réalisée par L’Observatoire de l’économie du livre, mars 2018 

4 : Voir les articles « Lettre ouverte à Olivier Poivre d’Arvor » L’Obs, 15 juin 2015 et « La (nouvelle) poésie n’a rien à faire sur France Culture »,  L’Obs, 16 juin 2015

5 : Voir Jean Pierre Siméon, « Lecture de la poésie à l’école primaire. Une démarche possible : la lecture d’une œuvre poétique complète » dans la revue Repères, Recherches en didactique du français langue maternelle, n°13, 1996, pages 131 à 146.

6 : Voir Jean-Michel Maulpoix, « Que dire de la poésie ? »

7 : Voir Jean-Pierre Siméon,  Aïe, un poète ! Le Chambon sur Lignon : Cheyne éditeur (2nde édition), 2014.

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