Dans la seconde partie de cet entretien, Rodrigo Ramis évoque sa collaboration avec le Good Chance Theater et revient sur les ateliers qu’il a proposés à un public de migrants. 

Il est intervenu au Centre d’Hébergement d’Urgence Jean Quarré (19e arrondissement de Paris) et au Musée National de l’Histoire de l’Immigration, respectivement en août et novembre 2018. 

Bien loin d’un débat sur l’instrumentalisation de l’art… le propos de Rodrigo témoigne de la perspective globale dans laquelle il inscrit son métier. 

Le Hope Show : Rodrigo Ramis et les autres participants

Marie-Lou : J’aimerais aborder les ateliers que tu as menés avec un public de migrants. Est-ce que tu pourrais expliquer com-ment tu y es arrivé ?

Rodrigo : Cela s’est fait en deux temps. C’est d’abord lié à une collaboration avec une compagnie [la Cie Gérard Gérard] dont j’ai rencontré le directeur artistique, Alexandre Moisescot ¹ , il y a quelques années. On s’est récemment recroisés dans un lieu de vie et à cette occasion, il m’a appris qu’il menait une action pour le Good Chance Theater, qui promeut le théâtre et l’art comme moteur d’intégration . 

Cette compagnie anglaise, basée à Londres, a une antenne parisienne qui travaille sous convention avec des lieux d’accueil
des migrants. Dans ce contexte, Alexandre s’est occupé de gérer les actions artistiques qui se déroulaient par sessions de trois semaines . 

En août, ils se trouvaient au Centre d’Hébergement d’Urgence Jean Quarré et en novembre, ils se sont installés sur le parvis du Musée de l’Histoire de l’Immigration. Alexandre m’a invité à participer à leur travail. C’est un début de collaboration, d’une part, avec cette compagnie anglaise et d’autre part, avec la Compagnie Gérard Gérard, implantée à Perpignan mais qui oeuvre aussi à Paris.

Marie-Lou : Comment as-tu appréhendé le contact avec les gens pendant ces différentes sessions d’actions artistiques ?

Rodrigo : On m’a donné carte blanche; autant pour les ateliers de théâtre que pour ma participation au spectacle final de la semaine [le Hope Show, la restitution publique des ateliers]. J’ai axé la rencontre sur les chants, essentiellement issus des diasporas africaines, ce qui me semble une façon très naturelle d’établir le contact. Les participants venaient en grande partie de pays africains mais pas uniquement : il y avait également un bon nombre de ressortissants afghans. 

Les chants traditionnels ont été créés pour et par les liens organiques entre les gens. Dans ce cas, on ne ressent qua-siment pas le besoin de passer par une technique particulière, il s’agit simplement d’être à l’écoute. C’est la base essentielle à la construction de tout rapport humain; même vis à vis de soi-même. Voilà pourquoi cela me semblait évident de proposer quelque chose de cet ordre-là.

L’organisation des pratiques artistiques était définie par un protocole et s’attachait à un lieu identifié : le dôme du Good Chance Theater. Il y avait par exemple des horaires  à respecter scrupuleusement et des sujets à éviter, parce que de nom-breuses personnes ont vécu des expériences difficiles. Mais dans ce cadre, qui n’était pas pour autant rigide, j’ai pu élaborer des ateliers qui nous ont permis de nous mouvoir en toute liberté, comme au Café Poésie.

Marie-Lou : La communication se déployait uniquement au tra-vers du langage théâtral ? J’imagine que la langue pouvait faire obstacle, dans un premier temps.

¹ À lire : l’interview d’Alexandre Moisescot proposée par France Culture à l’occasion du reportage de la rédaction intitulé Le Good Chance Theater, un théâtre itinérant par et pour les migrants (1/ 11/ 2018)

Rodrigo : Je ne dirais pas que la langue représentait un obstacle, mais effectivement, c’était un peu plus complexe d’établir le contact au travers d’une langue. Toujours est-il que l’on utilisait l’anglais et un peu le français, mais je ne m’attardais pas trop. Pour moi, l’essentiel était d’entrer en action. 

Marie-Lou : Que peux-tu dire de l’implication des participants ? 

Rodrigo : Le nombre de participants parmi les migrants était assez réduit. La fréquentation des ateliers de pratique artis-tique touchait 15 à 20 % des résidents. Néanmoins, cela se pas-sait très bien. Ils faisaient preuve de curiosité et d’intérêt, ont spontanément fait écho à ma démarche.

Marie-Lou : Est-ce que c’était la première fois que tu t’adressais à un public particulier ?

Rodrigo : À ce point-là, oui. Jusqu’à présent, j’avais travaillé avec des personnes qui venaient pour un événement précis, qu’il s’agisse des spectacles, des ateliers ou du Café Poésie. Ces personnes s’intéressaient aux convivialités, à la poésie, au théâtre ou aux arts en général. 

Cela dit, pour le Café Poésie, il peut aussi y avoir une part d’inattendu : certains arrivent par hasard sans savoir ce qu’ils vont trouver. Dans ce contexte, il y a toujours un public plus hétérogène.

Quant à ma collaboration avec le Good Chance Theater, c’était vraiment autre chose, effectivement. Il s’agissait d’une population de migrants, accompagnée par une compagnie qui proposait une démarche particulière. Les membres de l’équipe étaient assez nombreux si l’on considère les employés et les bénévoles. Ils sont évidemment passionnés par les arts et le social.

Marie-Lou : Oui, vous vous inscriviez dans une approche socio-culturelle.

Rodrigo : Oui, même si pour moi, c’est quand même de l’art ! C’est du vivant. L’art pour moi a cette spécificité-là, tout ce qui est vivant se réalise par et pour le lien. On élabore une forme que l’on travaille, on s’inscrit dans une esthétique mais il y a également ce contact direct, humain et social.

Marie-Lou : L’année dernière, je suis intervenue dans de grandes institutions par le biais des partenariats établis avec l’université. Il se trouve que certains établissements ne posent pas le même regard. Lorsqu’ils mettent en oeuvre ce type de projet, ils évoquent le socio-culturel en le séparant de l’artistique et de la création. 

Or quand je parle d’une approche socio-culturelle, ce n’est pas du tout péjoratif. L’un n’exclut pas l’autre pour moi, je conçois les choses de manière globale.

Rodrigo : En tant que directeur artistique d’une compagnie de théâtre, je sais que certaines institutions ou certains profes-sionnels parcellisent la proposition. Ce que je peux accepter pour dialoguer et mettre en avant ce qui correspond à chaque personne mais moi, je travaille sans rien compartimenter.

POUR CONCLURE

Dans cette capsule sonore, Rodrigo aborde son proche horizon professionnel et la manière dont il envisage ses collaborations. En clotûre de cette discussion, la question des choix artistiques en fonction ou non d’une optique financière a également été soulevée… 

Bonne écoute !

POURRAIS-TU RACONTER TON PARCOURS EN IMAGES ET QUELQUES MOTS ?

Né au Chili, j’ai une éducation franco-phone et je grandis sous la dicta-ture. Tout en agissant dans le milieu artistique underground local, j’obtiens un diplôme d’Ingénieur Civil en métal-lurgie. En 1989, je décide de quitter le pays pour m’installer à Paris.

Une première rencontre en 1992 avec le Workcenter of Grotowski est déter-minante. Elle m’ouvre la voie du travail sur l’Art de l’Acteur comme une re-cherche personnelle globale. L’Art de l’acteur devient un Art d’Être. La Pré-sence. La même année, je co-fonde la Cie Léon Céléna puis travaille avec la Cie Premier Amour, sur les traces de Tadeusz Kantor

En même temps, je suis très fortement attiré par des pratiques spectaculaires telles que les masques balinais, les danses africaines, les percussions afro-brésiliennes et un art de combat japo-nais, le shintaïdoCes traditions sont déterminantes dans le cheminement. 

Crédit Photo : Lee Yanor
Crédit Photo : Martine Doyon, Les Productions Ondinnok

Puis arrive le chant vibratoire haïtien, auprès de Maud Robart. Cette pratique se rapproche du candomblè, culte afro-brésilien syncrétique auquel j’ai été initié. 

Entre 2002 et 2009, ma collaboration avec la Cie K affirme le désir d’explorer et d’actualiser les expressions tradition-nelles diverses sur tous les terrains.

En 2009, le Teatro da Vertigem de São Paulo, apporte le goût d’un théâtre hors conventions. En 2010, le travail avec On-dinnok, Théâtre Mythologique Amérin-dien de Montréal, apporte la vision fon-damentale d’un théâtre visionnaire.

En 2012, je crée le Théâtre d’Ailes Ardentes qui suit un chemin de création original. Renvoyant à toutes ces ren-contres, il s’inspire des veillées litté-raires et des happenings artistiques des années 60-70. 

Depuis sa création, spectacles, perfor-mances, rencontres de poésie, ateliers de transmission et collaborations diver-ses, dont la relation à l’Autre et à la Communauté sont le cœur.

BURNING NEWS !!

À VOIR ET À OUÏR...

Le Théâtre d’Ailes Ardentes et le Collectif Focus Trap  proposent très bientôt une lecture performance :

LETTRES DES STEPPES, du poète mongol Mend-Ooyo Gombojav

au THÉÂTRE 14 —20, avenue Marc Sangnier  75014 Paris—

Entrée Libre (réservations au théâtre à partir du 14 janvier)

Cet article a 4 commentaires

  1. Tout ton article est vraiment bien.
    Grâce à toi j’ai appris beaucoup de choses. Les questions sont très précises et les réponses sont bien complètes.
    Ce concept est vraiment bien et ça fait du bien de lire et d’entendre des propos comme les siens.

    1. Merci de ce commentaire encourageant Sophie-Anne ! Je te rejoins complètement sur la portée des propos de Rodrigo. N’hésite pas à visiter la page Facebook du Théâtre d’Ailes Ardentes. À bientôt !

  2. Hello, j’ai beaucoup aimé l’article car tu as vraiment creusé le sujet avec Rodrigo… pour mieux comprendre sa démarche et celle du Théâtre d’Ailes Ardentes. Bravo x

    1. Hello Lesley, merci de ton commentaire. Je suis ravie que tu aies apprécié l’article! C’est un plaisir de restituer de tels échanges. À bientôt ! x

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