Son parcours est pétri d’errance et d’improvisation : s’il en était, sa seule influence serait le cours des événements. Son regard poético-philosophique questionne le monde, ses convenances, avec humour et subtilité.

Impossible d’étiqueter son travail : cet électron libéré circule d’une discipline à l’autre, du Nord au Sud et multiplie les collaborations. Autant d’éléments qui font écho à mon idée de l’art et de la culture : des pratiques susceptibles d’avoir lieu partout, quel que soit le moment, à l’aide de langages en interaction.

L’impromptu est tout aussi important : « accueillir » une production artistique, c’est également être dérouté, amené ailleurs … et FANTAZIO provoque ce mouvement.

«Seven days» – The Sweet Little Mother Fucking Show – La Triperie, 2006

Clip réalisé par Armel Houstiou

Faisant preuve d’une grande disponibilité, il m’a accordé une interview téléphonique. Il a répondu à mes questions concernant sa démarche artistique, ses collaborations, la culture et les ateliers de pratique artistique .

TA DÉMARCHE ARTISTIQUE ET SON ÉVOLUTION

AUTODIDACTE ?

Marie-Lou : Pour décrire ta démarche, on évoque très réguliè-rement l’autodidaxie. Dans quel état d’esprit as-tu approché les disciplines que tu as investies ?

Fantazio : Dans mon parcours personnel, faire de la musique était plutôt lié à une urgence. Je m’en suis rendu compte vers 18 ans, en faisant toutes sortes de petits boulots. Notamment, je travaillais dans une brasserie à Pigalle et ça m’a fait un effet effroyable de dé-pendre d’un patron.

J’avais l’impression enfantine d’être le seul à exister. Je ne comprenais pas que les gens n’aient pas besoin de s’approprier l’espace public. Moi, j’avais un besoin urgent de me répandre sur le monde. C’est une combinaison de choses qui m’a donné cette forme d’insouciance; j’ai commencé à jouer sans me poser de questions. 

Très souvent, les musiciens vont d’abord savoir jouer d’un instru-ment et se préparer avant d’oser se produire devant un public. Contrairement à eux, je me présentais directement, là où c’était possible. Je voyais ça comme des surgissements. Je voulais que les gens arrêtent complètement leur activité et posent le regard sur moi. C’était la seule chose qui m’animait.

SURGISSEMENTS…

Marie-Lou : À quoi ressemblaient ces surgissements ?

Fantazio : Le besoin urgent que je ressentais était suffisant pour me mettre dans un état de petite transe : je jouais des rythmes à la contrebasse, je tapais beaucoup sur l’instrument, je donnais des coups de pied dessus -ce que j’ai arrêté de faire depuis-, je chantais puis m’interrompais en poussant des cris; comme dans une sorte d’état d’étouffement démonstratif.

Ça s’est passé à Paris, dans les squats, dans les cafés, dans des fêtes d’appartement aussi : quand je voyais qu’il y avait une fête dans un immeuble, j’attendais que quelqu’un sorte pour pouvoir y entrer, je m’incrustais, je jouais vingt minutes puis je partais. J’ai fait ça énormément, pendant dix ans, jusqu’à ce que j’aille à Berlin.

« J’ai été guidé par la volonté constante, voire obsessionnelle, de me laver de toutes références, de n’appartenir à aucun courant, à aucun style, de ne subir aucune influence . »

BERLIN

Fantazio : C’était cinq ans après la chute du Mur. Cette ville a représenté un territoire de liberté fou pour moi parce que d’une part, j’avais une idée de l’Allemagne pleine d’a priori; et d’autre part,
à Berlin, j’ai vu des friches, des chantiers, des lieux interlopes, très éphémères, où l’on ne faisait pas de différence entre privé et public.

Surtout, j’ai été accueilli, même par des inconnus, et payé assez vite. Ça n’arrivait pas à Paris quand on évoluait dans l’underground. Je venais du milieu punk, qui tendait à devenir réactionnaire à cette époque. Il fallait monter un groupe et répéter; choses que je ne faisais absolument pas.

J’étais dans quelque chose d’assez autistique, très libre. Berlin a été un territoire vraiment enivrant, où j’ai commencé à jouer cinq ou six fois par jour, dans des cafés, des galeries, chez des gens. Ça m’exci-tait de le faire dès que c’était possible.

À L’ ÉTAT BRUT

Marie-Lou : Quel souvenirs tu gardes de ces moments-là ?

Fantazio : Je chantais avec des voix assez schizophrènes : l’une était très aiguë, l’autre, grave et gutturale. Je partais de morceaux vague-ment connus et j’en faisais des reprises cassées en deux par mes cris ou mes chutes.

Mon jeu à la contrebasse était identifié à du « rockabilly » ou du «rock» mais je ne voulais pas du tout y être associé. Alors je m’arran-geais pour que ça ressemble à de la techno déstructurée  mais acoustique. Je n’avais aucun artifice : pas d’ampli[ficateur], pas d’ef-fets, rien.

Marie-Lou : Tout ce que tu me racontes me fait vraiment penser à une performance de l’ordre de l’exutoire…

Fantazio : Tu sais, j’étais complètement seul, j’allais où le vent me portait. Je n’étais pas du tout dans la réflexion par rapport à ce que je faisais.

Marie-Lou : C’était plutôt de l’ordre de l’instinctif ?

Fantazio : Oui et le fait de ne pas réfléchir à ma pratique m’a posé problème d’ailleurs : j’ai très vite étouffé dans mes propositions à force d’être seul. 

Voilà comment j’ai commencé à travailler avec les premiers musi-ciens qui acceptaient de faire des choses très minimalistes. Je me suis dirigé vers le style des gens avec lesquels je me trouvais, ils venaient plutôt du jazz de rue ou de la musique d’improvisation.

« Ce qui m’intéresse vraiment, c’est de savoir combien de temps je peux passer sans maîtriser; c’est comme de l’apnée. »

JUSTE POUR SAVOIR

Marie-Lou : Qu’est-ce qu’il est ressorti de ce travail avec d’autres ?

Fantazio : Quand je les ai rejoints, le but n’était pas de penser ma démarche mais de voir si j’étais capable de m’inscrire dans des rapports humains suivis. 

Si j’avais intellectualisé, je serais allé directement vers le happening, la performance ou la musique expérimentale. Les musiciens que j’ai rencontrés à ce moment-là n’appartenaient pas à ces cercles. En construisant avec eux, j’ai été catalogué dans une musique alterna-tive et festive.

Là, j’ai retrouvé une sensation d’étouffement : je me suis senti identifié à un style qui ne me ressemblait pas. Je recherchais plutôt quelque chose d’étrange. Ensuite, j’ai rencontré d’autres musiciens improvisateurs. En m’organisant avec groupe-là, l’idée était de retrouver une forme d’étrangeté en jouant pendant très longtemps : quatre, cinq voire six heures, jusqu’à l’épuisement.

Pendant des années, j’ai essayé de comprendre ce que je voulais et qui j’étais; je suis encore dans ces considérations-là. J’ai été guidé par la volonté constante, voire obsessionnelle, de me laver de tou-tes références, de n’appartenir à aucun courant, à aucun style, de ne subir aucune influence.

Avec la musique, je m’étais vraiment éloigné de moi et c’est ce qui m’a amené vers le théâtre et la parole. En travaillant avec un grou-pe, j’ai perdu la force inconsciente des moments où je jouais seul.

D’UNE MATIÈRE À L’AUTRE

Marie-Lou : Aujourd’hui tu es comédien, auteur, compositeur et interprète, tu improvises, performes ou mènes des ateliers de prati-que artistique…

As-tu envie de continuer à préciser ta démarche dans un de ces do-maines ou alors, d’expérimenter des terrains inconnus ?

Fantazio : Je suis entre les deux. Dans mes formes plus théâtrales, je creuse un sillon. Par exemple, après six versions d’ «Histoire Intime d’Elephant Man », je m’approche à nouveau d’une étrangeté très personnelle. 

Avec l’outil que j’ai, les mots donc, l’intention est de perdre, se per-dre, me perdre. Je vois ça comme de la couture, le parcours d’une aiguille qui apparaît puis disparaît successivement. Après le spec-tacle, des gens m’ont dit avoir eu l’impression d’un aller – retour entre des choses très intimes et très générales. 

À première vue, ça pourrait approcher le « one man show » mais on m’a renvoyé que ça ressemblait plutôt à une forme graphique abs-traite, et c’est ce que je souhaite.

CONTRE – COURANT

Fantazio : Sinon, dans mes recherches, je suis attiré par des formes inconnues. Qui conçoit cherche toujours à maîtriser. Quand tu im-provises, tu prétends avoir un rapport au vide plus particulier. En réalité, même dans ces circonstances, tu vas vers des choses qui relèvent du savoir-faire.

À chaque fois que tu veux montrer que tu sais faire, il y a de petites voix qui te disent que tu dois assurer et qu’il faudrait que ça corresponde au désir des gens qui te regardent. À tout moment, tu es susceptible d’être envahi par l’envie d’être aimé ou apprécié. 

Pour moi, ces choses-là sont à combattre. En même temps, ne ja-mais vouloir plaire peut devenir aussi vulgaire que de vouloir plaire. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est de sentir le moment où je vais vouloir m’inscrire dans la virtuosité pour me l’interdire. 

C’est comme de l’apnée, j’ai envie de savoir combien de temps je peux passer sans maîtriser. Dans l’absolu, il n’y a pas confort. Quand tu es dans un réel état de recherche, tu es hanté par des choses très contradictoires au moment où tu joues.

Pour l’instant, je me montre mais j’aimerais bien y échapper, comme un écrivain, un cinéaste ou un créateur d’installations qui se cache derrière son propos. Je n’en suis pas encore là, mais j’écris beau-coup de textes sans jamais être allé voir d’éditeur.

Dans un second temps, je tendrai à ne plus forcément m’exhiber parce que tout simplement, je pense qu’il y a une fatigue physique à le faire. J’aime aussi l’idée de montrer la vie du doigt sans apparaître soi-même. Ça m’appelle peut-être parce que je suis toujours allé dans la direction inverse. Je jouais pour être sûr que j’existais.

À CONSULTER