Son parcours est pétri d’errance et d’improvisation : s’il en était, sa seule influence serait le cours des événements. 

Son regard poético-philosophique questionne le monde, ses convenances, avec subtilité et humour.

Impossible d’étiqueter son travail : cet électron libéré circule d’une discipline à l’autre, du Nord au Sud et multiplie les collaborations. 

Autant d’éléments qui font écho à mon idée de l’art et de la culture : des pratiques susceptibles d’avoir lieu partout, ensemble, quel que soit le moment, à l’aide de langages en interaction.  

L’impromptu est tout aussi important : « accueillir » une production artistique, c’est également être dérouté ou amené ailleurs… Et FANTAZIO provoque ce mouvement. 

ALLÔ ?

« Seven Days », extrait de l’album The Sweet Little Mother Fuckin’ Show (2005)

Faisant preuve d’une grande disponibilité, il m’a accordé une interview téléphonique. Il a répondu à mes questions concernant sa démarche artistique, ses collaborations, la culture et les ateliers de pratique artistique .

TA DÉMARCHE ARTISTIQUE ET SON ÉVOLUTION

AUTODIDACTE ?

Marie-Lou : Pour décrire ta démarche, on évoque très régulièrement l’autodidaxie. Dans quel état d’esprit as-tu commencé ?

Fantazio : Dans mon parcours personnel, faire de la musique était plutôt une urgence. Je m’en suis vite rendu compte à 17 ou 18 ans, en faisant de petits boulots. Je travaillais notam-ment dans une brasserie à Pigalle et c’était effroyable de dépendre d’un patron. 

J’avais l’impression enfantine d’être le seul à exister. Je ne com-prenais pas que les gens n’aient pas besoin de s’approprier l’espace public alors que moi, j’avais un besoin urgent de me répandre sur le monde. Une combinaison de choses m’a donné une forme d’insouciance et m’a poussé à jouer sans me poser de questions.

Très souvent, les musiciens vont d’abord savoir jouer d’un instrument puis se préparer avant d’oser se produire devant un public. Contrairement à eux, je me présentais directement là où c’était possible. Je voyais ça comme des surgissements dans des lieux publics. Je voulais que les gens arrêtent leur activité et posent le regard sur moi. C’était la seule chose qui m’animait.

QUAND ÇA SURGIT…

Marie-Lou : À quoi ressemblaient ces surgissements ?

Fantazio : Apparemment, ce besoin urgent était suffisant pour me mettre dans un état de petite transe. Je jouais des rythmes à la contrebasse, je tapais beaucoup sur l’instrument, je donnais des coups de pied dessus -ce que j’ai arrêté de faire depuis-, je chantais puis m’interrompais en poussant des cris; comme dans une sorte d’état d’étouffement démonstratif.

Ça s’est passé à Paris, dans des squats, des cafés et des appartements. Quand il y avait une fête dans un immeuble, j’attendais que quelqu’un sorte pour pouvoir y entrer. Alors je m’incrustais chez les gens, je jouais vingt minutes puis je partais. J’ai fait ça pendant dix ans, jusqu’à ce que j’aille à Berlin.

C’était cinq ans après la chute du Mur. Cette ville a représenté un territoire de liberté fou pour moi. Au départ, j’avais une idée de l’Allemagne pleine d’a priori; mais finalement, à Berlin, j’ai vu des friches, des chantiers, des lieux interlopes, très éphémères, où l’on ne faisait pas de différence entre privé et public. 

« J’ai été guidé par la volonté constante, voire obsessionnelle, de me laver de toutes références, de n’appartenir à aucun courant, à aucun style, de ne subir aucune influence . »

IN ITINERE

Fantazio : J’ai été accueilli, même par des inconnus, et payé assez vite alors que ça n’arrivait pas à Paris quand on évoluait dans l’underground. Je venais du milieu punk, qui tendait à devenir réactionnaire à cette époque. 

Il fallait monter un groupe et répéter, choses que je ne faisais absolument pas. J’étais dans quelque chose d’assez autistique, très libre. Berlin a été un territoire vraiment enivrant où j’ai commencé à jouer cinq ou six fois par jour, dans des cafés, des galeries, chez des gens. Ça m’excitait de le faire dès que c’était possible.

Je chantais avec des voix assez schizophréniques : l’une était très aiguë, l’autre, grave et gutturale. Je partais de morceaux vaguement connus, des reprises cassées en deux par mes cris ou mes chutes. 

On identifiait mon jeu à du « rockabilly » ou du « rock’n roll » et comme je ne voulais pas du tout y être associé, je m’arrangeais pour que ça ressemble à de la techno déstructurée, mais acous-tique. Je n’utilisais aucun artifice : pas d’ampli[ficateur], pas d’effets, rien.

Marie-Lou : Tout ce que tu me racontes me fait vraiment penser à une performance de l’ordre de l’exutoire… 

Fantazio : Tu sais, j’étais complètement seul, j’allais où le vent me portait. Je ne réfléchissais pas du tout à ce que je faisais. 

Marie-Lou : C’était plutôt de l’ordre de l’instinctif ? 

Fantazio : Oui et le fait de ne pas réfléchir à ma pratique a d’ailleurs posé problème. À force d’être seul, j’ai très vite suffo-qué dans mes propositions. Voilà comment j’ai commencé à travailler avec les premiers musiciens qui acceptaient de faire des choses très minimalistes. Je me suis dirigé vers le style des gens avec lesquels je me trouvais, ils venaient  plutôt du jazz de rue ou de la musique d’improvisation.

« Ce qui m’intéresse vraiment, c’est de savoir combien de temps je peux passer sans maîtriser; c’est comme de l’apnée. »

DE L’ÉTRANGETÉ AVANT TOUTE CHOSE

Fantazio: Quand je les ai rejoints, le but n’était pas de penser ma démarche. Je voulais simplement savoir si j’étais capable de m’inscrire dans des rapports humains suivis. 

Si j’avais intellectualisé, je serais allé directement vers le happening, la performance ou la musique expérimentale. Les musiciens que j’ai rencontrés à ce moment-là n’appartenaient pas à ces cercles. 

En construisant avec eux, on m’a apparenté à une musique alternative et festive : là, j’ai retrouvé une sensation d’étouffe-ment. Je recherchais plutôt quelque chose d’étrange. 

Ensuite, j’ai rencontré d’autres musiciens improvisateurs. En m’organisant avec groupe-là, l’idée était de retrouver une forme d’étrangeté en jouant pendant très longtemps : quatre, cinq voire six heures, jusqu’à l’épuisement.

Pendant des années, j’ai essayé de comprendre ce que je voulais et qui j’étais; je suis encore dans ces considérations-là. J’ai été guidé par la volonté constante, voire obsessionnelle, de me laver de toutes références, de n’appartenir à aucun cou-rant, à aucun style, de ne subir aucune influence. 

Avec la musique, je m’étais vraiment éloigné de moi. C’est ce qui m’a amené vers le théâtre et la parole. En travaillant avec un groupe, j’ai perdu la force inconsciente des moments où je jouais seul.

STOP OU ENCORE ?

Marie-Lou : Aujourd’hui tu es comédien, auteur, compositeur et interprète. Tu improvises des performances musicales et oralisées, tu mènes des ateliers de pratique artistique, des master classes…  

Est-ce que tu continues à préciser ta démarche dans un de ces domaines ?  Ou peut-être, as-tu envie d’expérimenter des terrains inconnus ? 

Fantazio : Je suis entre les deux. Dans mes formes plus théâtrales, je creuse un sillon. Par exemple, après six versions d’« Histoire Intime d’Elephant Man », je m’approche à nouveau d’une étrangeté très personnelle. Avec l’outil que j’ai,  les mots donc, l’intention est de perdre, se perdre, me perdre.  

Je vois ça comme de la couture, le parcours d’une aiguille qui apparaît puis disparaît successivement. Après le spectacle, des gens m’ont dit avoir eu l’impression d’un aller – retour entre des choses très intimes et très générales. À première vue, ça pour-rait approcher le « one man show ». Mais selon divers retours, ça ressemble plutôt à une forme graphique abstraite, et c’est ce que je  souhaite.

Dans mes recherches, les formes inconnues m’attirent. Qui conçoit cherche toujours à maîtriser. Quand tu improvises, tu prétends avoir un rapport au vide particulier alors qu’en réalité, même dans ces circonstances, tu vas vers des choses relevant du savoir-faire. 

Lorsque tu es en représentation, tu peux être envahi par l’envie d’être aimé ou apprécié. De petites voix te disent qu’il faudrait que ça corresponde au désir des spectateurs. Pour moi, ces choses-là sont à combattre. 

En même temps, ne jamais vouloir plaire peut devenir aussi vulgaire que de vouloir plaire. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est de sentir le moment où je m’inscris dans la virtuosité pour me l’interdire. 

C’est comme de l’apnée, j’ai envie de savoir combien de temps je peux passer sans maîtriser. Dans l’absolu, il n’y a pas confort. Quand tu es dans un réel état de recherche, tu es hanté par des choses très contradictoires. 

Pour l’instant, je me montre mais j’aimerais bien y échapper; comme un écrivain, un cinéaste ou un créateur d’installa-tions qui se cache derrière son propos. Je n’en suis pas encore là mais j’écris beaucoup sans jamais avoir rencontré d’éditeur. 

Dans un second temps, je tendrai à ne plus m’exhiber. D’une part, à cause de la fatigue physique; d’autre part, j’aime aussi l’idée de montrer la vie du doigt sans apparaître soi-même. Ça m’appelle peut-être parce que je suis toujours allé dans la direction inverse. Je jouais pour être sûr que j’existais.

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