«Fantazio & Co» – Capture d’écran extraite du site d’Arte Radio 

( dernière consultation en février 2018)

À PROPOS D’UNE COLLABORATION

RADIO FANTAZIO

Marie-Lou : J’ai beaucoup ri en réécoutant Radio Fantazio. Comment s’est construit ton travail pour Arte Radio ?

Fantazio : Pour ce projet, j’ai travaillé avec Julien Boudart. On s’est connus au moment de l’affaire Tarnac, pendant une réunion de soutien aux inculpés. C’était l’époque des free parties techno. Il s’était rapproché du milieu de la musique électronique expérimen-tale et faisait de la musique dans son coin, sans jamais la faire entendre. 

Pour résumer, il trouvait qu’il y avait trop de défonce et pas assez de politique dans les free parties parisiennes. C’est un érudit et on a beaucoup sympathisé. Son savoir-faire en musique, c’était le clavier analogique qu’on entend dans la radio : il fait des sons aléatoires. C’est un MS20, tu ne peux pas complètement le maîtriser, à l’inverse des claviers traditionnels.

L’ÉMISSION ZÉRO 

Fantazio : L’équipe d’Arte Radio s’est adressée à nous deux. Moi j’avais déjà fait quelques lectures dans leurs studios. Ils nous ont passé commande après avoir écouté notre fausse émission : elle s’appelait l’Émission Zéro

On y jouait deux vieux mégalos enfermés chez eux. Ils essayaient de s’adresser au monde entier et en créant cette radio pourrie, ils pen-saient avoir une large audience. C’est comme ça que Silvain Gire nous a proposé de faire plusieurs émissions et d’appeler la série Radio FantazioJe n’étais pas trop pour ce titre mais il m’a persuadé de ne pas en avoir honte. 

Alors, on s’y est mis; à chaque fois avec un thème casuel. Par exemple, je pense aux applications et à internet; ou à des musiciens indiens avec qui j’ai monté un groupe alors qu’ils étaient de passage à Paris. On a fait une émission sur l’Inde, du coup. Enfin, à notre manière… On était dans un traitement surréaliste des choses.

DEUX… PUIS TROIS

Fantazio : On s’est très bien entendus avec Arnaud Forest, l’ingé[nieur du] son. Il nous donnait volontiers son point de vue et finalement, on a formé une équipe de trois. On construisait tout sur place, en improvisant. 

Pour chaque émission, on passait une journée à enregistrer les idées qui nous passaient par la tête puis on faisait le tri. Le principe était de ne pas enregistrer trop de choses pour éviter une lourde charge de travail à la personne qui allait faire le montage. En général, c’était Julien, le musicien.

Ça s’est arrêté parce que je suis allé vivre à Rome pendant un an [pour une résidence à la Villa Médicis] : on devait faire une émission là-bas mais finalement, ça n’a pas été le cas.

CULTURE, TU DIS ?

« Comme la spontanéité des gestes est bridée, on pourra faire tous les spectacles imaginables dans les salles prévues à cet effet, qu’il restera -pour l’instant- un goût de rivière tarie. »

CIRCULATION ?

Marie-Lou : J’aimerais aborder ta conception de la culture.  Comme tu joues dans des endroits vraiment différents, que peux-tu observer d’un lieu à l’autre ?

Fantazio : Eh bien, dans les « grandes » salles, l’ambiance est lisse, assez convenue. Il n’existe plus beaucoup de lieux poreux, où tout est susceptible d’arriver dans un même espace-temps. C’est comme si par moments, vigi-pirate avait été intégré dans le corps même des gens. Ça ne circule plus, quelque chose est bloqué. 

On pourrait imaginer qu’il y ait des lieux – laboratoires partout, à domicile; ne plus distinguer public et privé, par exemple. Les normes de sécurité des salles ont été mimées et appliquées par le public dans sa vie privée. 

EXCROISSANCE

Fantazio : Les mots «rencontre», «partage», «émotion» ne sont plus que des slogans tant on les emploie à mauvais escient. D’autre part, une forme d’internet-pieuvre change la donne dans la mesure où on a l’impression qu’on peut avoir le monde chez soi et qu’on n’a pas besoin d’aller le chercher ailleurs. 

Alors, comme la spontanéité des gestes est bridée, on pourra faire tous les spectacles imaginables dans les salles prévues à cet effet, qu’il restera -pour l’instant- un goût de rivière tarie.

C’est fou comme les choses simples ont peu lieu : des enfants qui dansent, des gens qui chantent dans la rue ou dans des cafés sans un écriteau « lieu convivial » qui plane au-dessus des têtes.

« La culture parle de la langue, de la cuisine, de la manière de construire sa maison ou d’échanger avec les autres, de l’évolution des villes… 

C’est la chose la plus invisible au monde, c’est ce qui se fait, se dit, les gestes entre les Hommes, tous les gestes quotidiens, minuscules. »

POLYSÉMIE

Marie-Lou : Effectivement, dans les institutions culturelles, les notions de partage ou de rencontre semblent en dehors de la vie …

Fantazio : Oui, dans ces lieux-là, la culture ressemble à une excroissance de la vie. Pourtant, elle renvoie à une acception très archaïque, qui englobe tout. La culture parle de la langue, de la cui-sine, de la manière de construire sa maison ou d’échanger avec les autres, de l’évolution des villes…

C’est la chose la plus invisible au monde, c’est ce qui se fait, se dit, les gestes entre les Hommes, tous les gestes quotidiens, minus-cules. En Occident, il y a eu un glissement sémantique très étrange
en cinquante ans. Désormais, la définition de la culture ne renvoie plus qu’à consommer en fonction de ses goûts.

«Hommebranche sans tronc », vidéo collectée sur You Tube, diffusée à l’origine sur la page Facebook de Fantazio.

TENTACULAIRE

Marie-Lou : Tu parles d’un « internet-pieuvre » qui change le rapport au monde et aux autres. En quoi ça a consisté pour toi d’un point de vue professionnel ?

Fantazio : Au niveau professionnel, j’ai voulu faire un site comme tout le monde il y a une quinzaine d’années. Je voulais que ce soit  chouette esthétiquement, j’aurais aimé que ce soit ludique, mais je n’y ai pas consacré trop de temps. C’était un site « de base » avec les dates de représentation, des photos, etc.

À un moment, j’ai décidé de ne rien maîtriser face aux gens qui m’ont filmé et enregistré sans me donner de nouvelles. Je me suis dit que ce serait complètement aléatoire. Et puis je suis allé volon-tairement contre le fait que les professionnels s’attendent à avoir une image précise de ce que tu fais.

J’ai donc diffusé des choses hasardeuses, décousues et j’ai complè-tement assumé cette démarche-là parce qu’internet me donnait une impression décousue : tu navigues, tu passes d’un site à l’autre, tu te perds…

Certains savent précisément ce à quoi ça leur sert, en lien avec le côté génial dont on parle, mais moi, je n’y ai vu que le côté de la perte, la perte de soi. Les contenus que je diffusais sur internet à ce moment-là étaient à cette image.

SUR FACEBOOK…

Fantazio : Après, Facebook est arrivé. Pour moi c’était un truc assez diabolique quand je l‘ai découvert. En fait, des gens m’avaient créé une page deux ans auparavant, sans que je le sache. Ils aimaient ce que je faisais et postaient des infos de concerts, ce genre de choses.

Dans un premier temps, c’est une artiste DJ de Douarnenez qui s’occupait de ma page: elle s’appelle Yuna Lebraz, alias Wonder-braz. Puis j’ai décidé de contrôler à nouveau; et d’une drôle de manière : je poste de petites vidéos, assez courtes, imparfaites, tou-jours improvisées. Je gère mon image mais je m’arrange pour que ce soit toujours un peu bancal, pour donner à voir une fragilité.