Capture d’écran de la page « La miss appli »  :

Radio Fantazio sur le site d’Arte Radio

« La culture parle de la langue, de la cuisine, de la manière de  construire sa maison ou d’échanger avec les autres, de l’évolution des villes… C’est la chose la plus invisible au monde, c’est ce qui se fait, se dit, les gestes entre les Hommes, tous les gestes quotidiens, minuscules. »

À PROPOS D’UNE COLLABORATION

Marie-Lou : J’ai beaucoup ri en réécoutant Radio Fantazio. Comment s’est construit ton travail pour Arte Radio ?

Fantazio : Pour ce projet, j’ai travaillé avec Julien Boudart. On s’est connus au moment de l’affaire Tarnac, dans une réunion de soutien aux inculpés. C’est un érudit et on a vraiment sympathisé.

Il œuvrait dans son coin, sans jamais montrer son travail. Il s’était néanmoins rapproché du milieu de la musique expéri-mentale. Pour résumer, il trouvait qu’il y avait trop de dé-fonce et pas assez de politique dans les free parties parisien-nes.

Son savoir-faire en musique, c’était le clavier analogique qu’on entend dans la radio : il fait des sons aléatoires. C’est un MS20, tu ne peux pas complètement le maîtriser, à l’inverse des claviers traditionnels. 

L’équipe d’Arte Radio s’est adressée à nous deux. Moi j’avais déjà fait quelques lectures dans leurs studios. Ils nous ont passé commande après avoir écouté notre fausse émission : elle s’appelait Émission Zéro. On y jouait deux vieux mégalos enfermés chez eux et qui essayaient de s’adresser au monde entier. En créant cette radio pourrie, ils pensaient avoir une grande audience.

C’est comme ça que Silvain Gire nous a proposé de faire plusieurs émissions et d’appeler la série Radio Fantazio. Je n’étais pas trop pour ce titre mais il m’a persuadé de ne pas en avoir honte. Du coup, on s’y est mis; à chaque fois avec un thème casuel. 

Je pense par exemple aux applications et internet ou alors à des musiciens indiens de passage à Paris avec qui j’ai monté un groupe; on a fait une émission sur l’Inde du coup. Enfin, à notre manière… On était dans un traitement surréaliste des choses.

On s’est très bien entendus avec Arnaud Forest, l’ingé[nieur du] son. Il nous donnait volontiers son point de vue et finalement, on a formé une équipe de trois. On construisait tout sur place, en improvisant. 

Pour chaque émission, on passait une journée à enregistrer les idées qui nous passaient par la tête puis on faisait le tri. On tentait d’éviter une lourde charge de travail à celui qui allait faire le montage. En général, c’était Julien, le musicien.

Ça s’est arrêté parce que je suis allé vivre à Rome pendant un an [ndr pour une résidence à la Villa Médicis] : on devait faire une émission là-bas mais finalement, ça n’a pas été le cas.

CULTURE, TU DIS ?

« Comme la spontanéité des gestes est bridée, on pourra faire tous les spectacles imaginables dans les salles prévues à cet effet, qu’il restera -pour l’instant- un goût de rivière tarie. »

Marie-Lou :  Pour aborder ta conception de la culture, j’aimerais évoquer le fait que tu joues dans des endroits vraiment différents les uns des autres. Qu’est-ce que tu observes, selon le lieu ?

Fantazio : Eh bien, dans les « grandes » salles, l’ambiance est assez lisse, assez convenue. Il n’existe plus beaucoup de lieux poreux, où tout est susceptible d’arriver dans un même espace-temps. C’est comme si par moments, vigi-pirate avait été intégré dans le corps même des gens. Ça ne circule plus, quelque chose est bloqué. 

On pourrait imaginer qu’il y ait des lieux – laboratoires partout, à domicile. On pourrait ne plus distinguer public et privé, par exemple. Les normes de sécurité des salles ont été mimées et appliquées par le public dans sa vie privée. Les mots «rencontre», «partage», «émotion» ne sont plus que des slogans tant on les emploie à mauvais escient. 

D’autre part, une forme d’internet-pieuvre change la donne dans la mesure où on a l’impression qu’on peut avoir le monde chez soi et qu’on n’a pas besoin d’aller le chercher ailleurs. 

Alors comme la spontanéité des gestes est bridée, on pourra faire tous les spectacles imaginables dans les salles prévues à cet effet, qu’il restera -pour l’instant- un goût de rivière tarie. 

C’est fou comme les choses simples ont peu lieu. Des enfants qui dansent, des gens qui chantent dans la rue ou dans les cafés sans un écriteau « lieu convivial » au-dessus des têtes.

Marie-Lou : Effectivement, dans les institutions culturelles, les notions de partage ou de rencontre semblent en dehors de la vie …

Fantazio : Oui, dans ces lieux-là, la culture ressemble à une excroissance de la vie. Pourtant, elle renvoie à une acception très archaïque, qui englobe tout. La culture parle de la langue, de la cuisine, de la manière de  construire sa maison ou d’échanger avec les autres, de l’évolution des villes… 

C’est la chose la plus invisible au monde, c’est ce qui se fait, se dit, les gestes entre les Hommes, tous les gestes quotidiens, minuscules. En Occident, il y a eu un glissement sémantique très étrange en cinquante ans. Désormais, la définition de la culture ne renvoie plus qu’à consommer en fonction de ses goûts.

« Homme-branche sans tronc »  Vidéo collectée sur You Tube, diffusée à l’origine sur la page Facebook de Fantazio.

L’INTERNET – PIEUVRE

Marie-Lou : Tu parles d’un « internet-pieuvre » qui change le rapport au monde et aux autres. En quoi ça a consisté pour toi d’un point de vue professionnel ?

Fantazio : Au niveau professionnel, j’ai voulu faire un site comme tout le monde il y a une quinzaine d’années. Je voulais que ce soit chouette esthétiquement, j’aurais aimé que ce soit ludique mais je n’y ai pas consacré trop de temps. C’était un site « de base » avec les dates de représentation, des photos, etc. 

À un moment, j’ai décidé de ne rien maîtriser face aux gens qui m’ont filmé et enregistré  sans me donner de nouvelles.  Je me suis dit que ce serait complètement aléatoire. Et puis je suis allé très volontairement contre le fait que les professionnels s’attendent à avoir une image précise de ce que tu fais.

J’ai donc diffusé des choses hasardeuses, décousues et j’ai complètement assumé cette démarche-là parce qu’internet me donnait une impression décousue : tu navigues, tu passes d’un site à l’autre, tu te perds…

Certains savent précisément ce à quoi ça leur sert, en lien avec le côté génial dont on parle, mais moi, je n’y ai vu que le côté de la perte, la perte de soi. Les contenus que je diffusais sur internet à ce moment-là étaient à cette image.

Après, Facebook est arrivé. Pour moi c’était un truc assez diabolique quand je l‘ai découvert : en fait, des gens m’avaient créé une page deux ans auparavant, sans que je le sache. Ils aimaient ce que je faisais et postaient des infos de concerts, ce genre de choses. 

Dans un premier temps, c’est une DJ de Douarnenez qui s’en occupait; elle s’appelle Yuna Lebraz, alias WonderbrazPuis j’ai décidé de contrôler à nouveau, et d’une drôle de manière. Je poste de petites vidéos, assez courtes, imparfaites, toujours improvisées. Je gère mon image mais je m’arrange pour que ce soit toujours un peu bancal, pour donner à voir une fragilité.

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