« L’essence de la photographie est de se mesurer à la vie ». 

Robert Adams

Cette citation me fait penser au parcours de Virginie Lequien. Je l’ai rencontrée au travail, il y a un long moment. Cette professeure des écoles est arrivée à la photographie professionnelle au gré des collaborations. La vie, simplement.

Dans le regard de Virginie L, il y a des souvenirs. Des visages et du bon temps. Des friches, des silences, de l’exploration. L’instant, la rue et le voyage… Des questions suspendues auxquelles chacun est libre de répondre.

Dans cette interview, elle évoque son parcours et ses multiples projets collaboratifs. Elle parle également du moment où la photographie se mêle à l’enseignement. 

Pour finir, elle revient sur sa participation à l’exposition collective Jeanne je t’aime, ouverte au public jusqu’au 26 mai à l’Abbatiale St-Ouen de Rouen.

Auto-portrait (2016) – Crédit : Virginie-elle Photographie

TON PARCOURS 

À L’ORIGINE, LES SOUVENIRS

Marie-Lou : Tu t’intéresses depuis longtemps au théâtre, à la musique, la danse, l’architecture… Comment es-tu arrivée à la photographie ?

Virigine : Comme tu l’as dit, j’adore l’artistique et le culturel : ça couvre de nombreux domaines, très variés. J’ai toujours eu un faible pour la peinture et je pense que ça a participé à aiguiser mon regard à l’image.

La photo me renvoie à l’enfance : je revois mon père prendre des photos de vacances. Moi, j’avais un appareil jetable pour chaque voyage scolaire et je le passais aux copains. Les clichés n’avaient pas de qualité artistique mais ils donnaient forme aux souvenirs et je trouve ça hyper important. Le support photo-graphique est génial parce qu’il devient la mémoire de l’instant.

J’ai eu envie de m’y investir au moment où le numérique s’est développé : tout le monde pouvait prendre des photos avec son smartphone, n’importe où et n’importe quand. Je me suis mise à fabriquer les albums photo des vacances partagées avec mes amis. 

Au début, j’ai tâtonné puis j’ai commencé à m’appliquer pour obtenir des bouquins sympas. Je m’inscrivais dans l’optique du souvenir mais à l’heure de l’immatériel, j’avais aussi un fort attachement à l’objet livre. J’ai adoré créer ces albums.

« I-Photography» : Street art à Barcelone (2013)

Crédit : Virginie-elle Photographie

 PREMIERS PAS 

Marie-Lou : Que s’est-il passé ensuite ?

Virginie : L’étape d’après correspond à l’ouverture d’un compte Instagram pour partager quelques photos. J’ai découvert plein de photographes, pas forcément connus, qui montraient des images de qualité. 

Le déclic a eu lieu à ce moment-là : je me suis dit que j’avais envie de faire de «belles» photos moi aussi. J’ai alors débuté l’ «I-Photography». Je participais à de petits concours thématiques via la plateforme. L’un d’entre eux m’avait bien questionnée d’ailleurs, c’était Hors champ… Tout ça favorise la créativité, la découverte et l’apprentissage.

Au bout d’un certain temps, je me suis sentie contrainte par les moyens dont je disposais. Parfois, j’avais envie de zoomer ou de produire un effet mais avec le smartphone, je ne pouvais pas… C’était il y a sept ans. Aujourd’hui, c’est différent : avec un télé-phone portable, tu peux faire de la pause longue, de nuit, sans trépied ni gros matériel. 

Ça a beaucoup évolué mais à l’époque, ce n’était pas encore le cas. J’ai donc acheté un appareil photo. J’ai eu la chance de rencontrer Thomas Lattelais avec qui j’ai participé à une foule de projets. Il m’a énormément apporté et m’a quasiment tout appris. En commençant par les photos de nuit. 

TOUT NEUF…

D’ailleurs, j’ai une petite anecdote très drôle. Ça remonte au jour où j’ai acheté un appareil photo et son trépied : le soir-même, il y avait un feu d’artifice à Rouen, côte Sainte Catherine. Je l’ai appelé pour lui annoncer que j’avais du matériel et que je souhaitais l’accompagner à cette nocturne.

J’étais novice mais pleine d’envie et je lui avais demandé de m’expliquer comment m’y prendre pour débuter ce type de prise de vue. J’y suis donc allée; sauf que je ne savais absolument pas me servir d’un trépied ! Au moment de m’ins-taller, j’ai laissé la patte sur le trépied. Du coup, je tournais avec l’appareil photo… 

Sur place, il y avait d’autres photographes; et Thomas, qui était un peu connu, m’a demandé ce que je faisais… Il m’a gentiment dit que c’était n’importe quoi et m’a finalement aidée. Ça com-mençait très très bien, n’est-ce pas ? [Rires] 

À partir de ce moment, on est devenus amis et on a fait de nom-breuses sorties photos. Il m’a expliqué comment faire toutes sortes de réglages, comment m’adapter à la lumière, le principe de l’ouverture, la vitesse, etc.

UN PAS DE CÔTÉ VERS L’ÉMOTION

Marie-Lou : Dans ce que j’imagine de la photo, un cadrage origi-nal dépend de la capacité à faire des pas de côté. À déplacer son regard. Comment tu appréhendes cela ?

Virginie : Le fait de commencer avec un smartphone m’a beau-coup apporté. La contrainte de la focale fixe t’oblige à bouger, à chercher le bon angle, c’est un super exercice pour affûter son regard. 

Mais pour moi la photo, c’est surtout un ressenti. Certes, c’est génial de pouvoir maîtriser les aspects techniques -et de toute façon, j’ai encore plein de choses à apprendre- mais ce qui est essentiel, c’est ce qui ressort de la prise de vue; c’est l’émotion.

Tu peux rencontrer des photos parfaites du point de vue tech-nique mais plates du point de vue émotionnel. Quand je discute avec d’autres photographes, je donne toujours plus d’impor-tance à ce qu’il se passe face à l’image plutôt qu’à d’autres dimensions.

Marie-Lou : Oui, il est important que cette rencontre puisse faire réagir; faire imaginer ce qui s’est passé avant ou ce qui se passera ensuite. On devrait avoir la possibilité d’une projection personnelle dans la photographie.

Virginie : Oui, c’est ce que j’allais dire. Et si chacun a la possibilité de se projeter, cela donne une énorme variété à l’interprétation d’une seule image. Mais c’est valable pour toutes les productions artistiques.

PHOTOGRAPHIER COMME ON EST

Marie-Lou : Tout à fait. Justement, je voulais savoir aussi si tu t’inscrivais dans un courant photographique particulier ou si ce qui primait était toujours le ressenti ou l’instant que tu avais envie de cristalliser.

Virginie : Je ne pense appartenir à aucun courant. Quant au contenu de l’image, au début, il suffisait que j’aime le lieu dans lequel je me trouvais pour avoir envie de le photographier. Je faisais de la street photography et j’ai pris beaucoup de photos en voyage. 

Je faisais des portraits aussi, tout simplement parce que j’aime l’humain. Mes premiers modèles ont été mes copines :  lorsque tes proches sont habitués à ce que tu aies un appareil entre les mains, ils t’oublient.

Marie-Lou : Au-delà de la démarche à laquelle on adhère, je pense que le positionnement dans tel ou tel courant artistique a l’avantage de te rassurer au début; mais il y a toujours un moment où c’est uniquement toi qui parles. D’emblée, tu sem-bles avoir pris ce parti.

Virginie : Je pense aussi que tout dépend des moments de ta vie. Pendant une période, je faisais plus de photos de rue; à une autre, c’était pléthore de portraits; après je me suis attachée aux nocturnes. Ton état d’esprit guide ta pratique photogra-phique.

D’HIER À AUJOURD’HUI

Marie-Lou : Que retrouve-t-on dans ton regard et ta pratique aujourd’hui ?

Virginie : Mon regard et ma pratique ont évolué dans le sens où les photos de mes débuts étaient prises sans forcément y penser. Aujourd’hui, la prise de vue est plus réfléchie du point de vue technique. L’expérience, le fait de se tromper m’ont amenée à tout ça. J’essaie d’être plus vigilante sans pour autant empêcher le ressenti et le laisser aller.

Je ne me suis jamais trop questionnée, j’écoute mon envie. Souvent, j’encourage les autres à se lancer lorsqu’ils hésitent en me disant qu’ils n’ont pas de « super appareil » ou pas de technique. Peu importe ! Si tu as envie de prendre une photo alors fais-le ! Et si tu te sens empêché par la technique, alors travaille les réglages. Mais écoute ce que tu souhaites faire.

Marie-Lou : Ce qui fait obstacle effectivement, c’est le plaisir dont on se détourne. C’est le cas dans les démarches artistiques mais dans la vie aussi. Il y a des choses que l’on ne se permet pas de faire, sous différents prétextes, je trouve important que tu le dises.

Virginie : Pour continuer sur l’évolution de ma pratique, je pourrais parler de la présentation des photos. Au début, je partageais des photos indépendantes les unes des autres tandis que maintenant, je travaille en série. 

Je poste les photos par groupe de trois, par souci de cohérence pour le feed [contenu posté sur Instagram]. Ce sont des choses qui s’améliorent au fur et à mesure. C’est sympa de travailler en série : quand je prends un cliché, je cherche autre chose, ça permet de pousser la réflexion, de se déplacer, de se retourner pour donner à voir un ensemble.

Marie-Lou : Là tu te positionnes clairement dans l’artistique parce que tu présentes systématiquement un projet. Bien que l’instinct, l’envie, le plaisir soient les moteurs, tu les utilises et les transformes en un propos, une histoire.

À CONSULTER : la page Facebook de Virginie-elle Photographie

le compte Instagram Les Déclenchés

TES COLLABORATIONS

Virginie : Oui, et c’est d’autant plus le cas à présent.  Je partici-pe à de nombreux projets, toujours avec Thomas Lattelais. Tu parlais de Photofil tout à l’heure : nous étions quatre photo-graphes à l’alimenter. 

Cela consistait à se faire écho : le premier partageait une photo, le second y répondait en reprenant un ou plusieurs éléments de l’image précédente et ainsi de suite jusqu’à obtenir une série de quatre clichés.

Cette année, Photofil est devenu les Déclenchés , à l’initiative de Thomas, qui propose énormément de projets collaboratifs. Chaque semaine, nous avons un nouveau défi thématique : par exemple, jouer avec le contre-jour ou désorienter le public. 

Là encore, nous sommes quatre photographes à proposer une image sur le thème évoqué. Et tous ces travaux sont partagés sur Instagram.

Avec Thomas et deux autres personnes, je gère un autre compte sur cette plateforme, il est intitulé Igers Rouen. Il s’agit plutôt d’une communauté qui rassemble les photographes de Rouen et d’ailleurs.

Ce compte est en lien avec Igers France, qui a été déployé dans un bon nombre de villes. On partage des photos de Rouen et de Normandie, pour valoriser notre ville et notre région. On organise aussi des sorties et de petits événements pour ren-contrer des amateurs de photographie ou d’autres photogra-phes. Le but est avant tout d’échanger.

Parallèlement, je continue mes photos et participe à un gros projet d’exposition collective qui s’appelle Jeanne je t’aime. [ ndr Ce sujet sera abordé plus longuement dans le second volet]

Marie-Lou : À présent, tu es vraiment ancrée dans une démar-che professionnelle. Ça s’est fait naturellement, par le biais des rencontres et des différents projets. Ton parcours s’inscrit dans le courant de la vie. À la base, ce n’était pas le but à atteindre mais tu y es finalement. Beau cheminement.

Virginie : C’est justement ce qui me plaît. Toutes ces étapes sont des moments de vie. Elles se sont enchaînées tranquil-lement : la rencontre de Thomas, puis celles des autres photo-graphes. C’est une histoire de rencontres et c’est génial.

À suivre…

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