QUAND LA PHOTOGRAPHIE SE MÊLE À L’ENSEIGNEMENT

À LA CROISÉE DES CHEMINS

Marie-Lou : Comment est-ce que tu croises tes deux métiers ?

Virginie : Avant, j’étais remplaçante. Comme tu le sais, je suis allée dans de nombreuses écoles et j’aurais adoré avoir un appareil photo dans toutes ces cours de récréation. Ça n’a pas été possible parce que le droit à l’image était trop difficile à gérer : je ne pouvais pas demander des autorisations aux parents alors que je restais seulement une ou deux journées au même endroit.

Maintenant que je travaille dans une seule école, cette envie est réapparue et se concrétise. C’est d’abord grâce au directeur, qui est génial : quand je lui ai dit que j’adorais la photo, il m’a proposé de mettre en oeuvre un projet. J’ai donc commencé à photographier les enfants lors de sorties scolaires ou de journées particulières. 

Je repense au premier jour de neige l’année dernière : les portraits des enfants étaient exceptionnels. Ils étaient tellement contents que leur regard était illuminé ! Dans ce contexte-là, c’était plus simple aussi parce que tout le monde me connaît. 

Maintenant, les élèves sont habitués à me voir avec un appareil. Souvent, ça a des avantages parce qu’ils ne sont pas farouches mais à d’autres moments, l’inconvénient est que certains sont tentés de pauser… Du coup, je leur explique que ça ne m’intéresse pas et je les invite à retourner jouer. [Rires] 

Pour finir, on a fait une petite expo de ces photos-là : enfants et parents étaient très heureux. Cette année, je continue. Je photographie les enfants pendant les récréations et à des moments ponctuels. Evidemment, les images ne sortent pas de l’école mais elles existent.

DE TON EXPÉRIENCE À CELLE DES ENFANTS

Marie-Lou : Vraiment super. Est-ce que tu proposes des ateliers de pratique artistique ? Avec l’argentique, c’était plus périlleux et ça coûtait très cher. Maintenant, chaque école a des appareils numé-riques. C’est plus simple à réaliser : les élèves peuvent exercer leur œil, se lancer dans une réflexion face à l’image et tâtonner.

Virginie : Oui, c’est ce qui s’est passé l’année dernière. On a monté un groupe média avec le directeur de l’école. Il y avait différents vo-lets mais on a commencé par la photo : on a analysé des supports publicitaires pour arriver à la création d’une affiche.

J’ai essayé de leur faire comprendre que l’on réfléchit toujours une image. J’ai attiré leur attention sur la notion de mise en scène pour la transmission d’un message. Dans notre cas, c’était la promotion du  tutorat – lecture à l’école.

C’est moi qui prenais les photos mais je voulais que ce soit eux qui pensent la composition de l’image. Je n’étais que l’exécutante , je me suis mise au service de leur réflexion.

Marie-Lou : Oui bien sûr. De toute façon, tu ne peux pas les amener directement à la prise en main de l’appareil, ça représente trop d’apprentissages en même temps.

I Photography : École (2013) - Crédit photo : Virginie-elle Photographie

ABC…

Virginie : Cette année, je poursuis les ateliers avec les CP mais dans un autre but : nous souhaitons réaliser un abécédaire. C’est un pro-jet pluridisciplinaire : les élèves doivent prendre la photo d’un objet avant d’écrire sa définition sur une tablette. 

La restitution  se fera par le biais du numérique . Ça englobe aussi la production d’écrits, le vocabulaire, les compétences informatiques, etc. La première étape a correspondu à la prise en main de la tablette pour photographier : il ne fallait pas bouger, choisir un angle et je les ai laissés tâtonner.

Ensuite, on a regardé leurs images: ils faisaient eux-mêmes les remarques pour améliorer leur travail. J’intervenais aussi pour les amener à préciser ce qu’ils voulaient montrer en vue de rectifier le cadrage. Le but était de leur faire prendre conscience qu’une image se construit; et que lorsqu’on veut montrer quelque chose, il faut avoir une intention.

Marie-Lou : Encore une fois, ce que j’apprécie dans ta pratique est ce côté totalement naturel. Toutes les facettes de ta personnalité peuvent s’exprimer. Tu te trouves dans le plaisir d’une pratique, introduite de manière très simple, rien n’est grandiloquent. Avec les enfants, il me semble que ce soit primordial. 

Au-delà des apprentissages artistiques et culturels, ces ateliers vont construire leur personne. Tu convoques leur imaginaire et leur donnes des outils de manière quotidienne. Dans une société où nous nous trouvons noyés dans un flot permanent d’images, il est important pour les petits de construire un regard critique. C’est super chouette, vraiment. J’adore !

Virginie : Merci, tu m’en vois ravie. J’adore aussi ! [Rires]

I Photography : École (2013) - Crédit photo : Virginie-elle Photographie
I Photography : École (2013) - Crédit photo : Virginie-elle Photographie

AU SUJET DES PROJETS ARTISTIQUES ET CULTURELS

Marie-Lou : Lorsqu’on a abordé les projets artistiques et culturels, leur montage et leur mise en oeuvre; je te parlais de projets-flashes, qui selon moi passent à côté de l’essentiel.

Virginie : Oui, cette construction-là prend du temps ! Il faut investir le long terme.

Marie-Lou : Evidemment ! Et cet aspect-là manque cruellement. Si les subventions ou l’absence de subventions en l’occurrence déterminent tout, pourquoi ne pas mettre en valeur les compéten-ces des instits ? Parmi les professeurs des écoles, il y a un vivier énorme d’artistes et de gens très compétents dans différents domaines. 

On parle de partenariats avec des structures culturelles et des intervenants artistiques. C’est très bien, j’adore cette idée mais dans la plupart des cas, on ne bénéficie d’aucun argent pour les rémunérer. 

Et, quand on obtient des dotations, on ne respecte pas le temps nécessaire pour que se construisent l’envie, le savoir-faire et savoir-être des enfants. Je me demande pourquoi l’institution ne s’appuie pas sur les gens qui peuvent le faire au sein de la communauté professorale.

Virginie : J’ai eu la chance de rencontrer des personnes prêtes à impulser ce genre de changement. Décloisonner, ouvrir. On avait pensé à un décloisonnement [échange de pratiques et inversion ponctuelle des postes entre professeurs] qui me permette d’aller dans différentes écoles, à différents moments, pour mener ce projet en vue d’obtenir un panel d’images représentatif de l’école actuelle.

TÉMOIGNER

Marie-Lou : Encore une fois, cela ne tient qu’aux individus… Pour rebondir sur le projet dont tu parles, je le trouve hyper intéressant parce qu’il me semble que l’école actuelle, le travail qui s’y réalise soient encore bien méconnus. L’image que l’on nous renvoie est plutôt fantasmatique. 

En REP ou REP+, par exemple, on n’est pas uniquement le trans-metteur de savoirs scolaires. Selon l’endroit où tu travailles, ton métier se déploie de manière différente. Il y a une palette énorme d’enseignants et de pratiques. Ce genre de projet permettrait aux gens d’être en contact avec ces réalités diverses.

Virginie : Aujourd’hui, nous sommes loin du quotidien décrit par les images de [Robert] Doisneau sur l’enfance et l’école. À ce titre et sans prétention, la dimension «témoignage» de la photo m’intéresse beaucoup aussi.

Marie-Lou : Non, il n’y a rien de prétentieux. Forcément, ça a une valeur sociologique et historique. Ça s’inscrit à un moment donné, dans un contexte particulier; c’est un témoignage utile, quelle que soit sa portée.

PHOTO ET POÉSIE

Marie-Lou : Tu aurais envie de mêler la photographie à d’autres domaines artistiques par la suite ?

Virginie : Pour l’instant, je suis très absorbée par la préparation de l’exposition collective Jeanne je t’aime mais oui, je pense à d’autres projets avec les enfants. Ils prendront forme dès que possible. J’en ai commencé un l’année dernière et je souhaite y retourner : il s’agit de mêler photo et poésie.

Je ne suis pas poète dans l’âme, je n’ai pas un énorme culture poétique non plus mais à l’occasion d’une collaboration avec une collègue, j’ai découvert que ça me plaisait vraiment. Cette collègue a proposé l’écriture de haïkus à ces élèves. 

Quand je suis arrivée dans sa classe, je me suis demandé ce qu’était cette petite chose… J’ai découvert en même temps que les enfants. Finalement, ils ont produit des textes magiques ! Elle a su faire res-sortir leur potentiel, tout d’abord en les «transformant» en poètes.

Marie-Lou : Oui, ils ont délaissé leur posture d’élèves pour s’installer dans la peau de petits créateurs. Cette démarche lève beaucoup d’inhibition. Elle a réussi le plus difficile : faire en sorte qu’ils dépas-sent l’auto-censure et les résistances.

Virginie : Et dans ce projet, bien que la thématique soit le haïku, les enfants commençaient par dessiner pour se faire plaisir et désinhiber leur imaginaire. Ensuite, ils précisaient leur intention et arrivaient à l’écriture. 

HAÏKUS

Virginie : La découverte de cette petite forme en 5, 7 et 5 pieds m’a donné l’envie d’aller plus loin. Je ne sais plus quelle entrée j’avais privilégiée; mais en gros, j’ai pris des Polaroïds et je souhaitais les amener à créer des haïkus en réponse à ces images.

Je me suis arrêtée en cours de route à cause d’une contrainte matérielle, l’appareil m’a lâchée. Mais ce projet et cette envie sont bien présents, j’y reviendrai à un autre moment. Le haïku pour moi, c’est la possibilité de condenser une émotion. On en revient au ressenti.

J’ai beaucoup appris sur les vers, la rythmique, les rimes grâce aux réseaux sociaux. J’ai travaillé avec un photographe qui s’inscrivait dans ce type de projet, il faisait ça très très bien. On se donnait un mot à partir duquel écrire un haïku et la production d’images suivait. Ça m’a vraiment plu !

JEANNE JE T’AIME

(ENCORE) UNE HISTOIRE DE RENCONTRES

Marie-Lou : Merci de toutes ces réponses. Maintenant, j’aimerais aborder ta participation à l’expo collective Jeanne, je t’aime.

Virginie : Une fois de plus, ce projet m’évoque tout d’abord des rencontres. À commencer par le directeur artistique. Je découvre en quoi consiste son métier et pense beaucoup apprendre de lui. Pour organiser une exposition en sollicitant autant de personnes, il faut avoir du réseau mais surtout de la générosité. Et puis ça se pas-se à l’abbatiale St-Ouen.

Marie-Lou : C’est aussi audacieux de sa part parce que l’abbatiale est un lieu superbe et prestigieux. Dans ces lieux patrimoniaux, on aurait tendance à attendre des expos pas intéressantes, mais lisses. Dans ce cas, le contraste entre le lieu et le contenu de l’ex-position est déjà intéressant. Justement, comment as-tu rencontré le directeur artistique ?

Virginie : Il s’appelle Valentin Bates alias Fabien Dolinski. Je l’ai ren-contré avec Thomas Lattelais par l’intermédiaire de Florent Bance, un photographe qui participe à l’expo. On s’est retrouvés sur la terrasse d’un café et il nous a présenté le projet. On a ensuite discuté autour de la thématique et notre participation a plus ou moins été validée.

Ensuite j’ai eu la chance de collaborer avec Fabien pour la création de deux photos exposées : Jeanne la sainte et Jeanne dans les flammes. Ça m’a beaucoup apporté : j’ai observé un fonctionnement différent du mien, une autre manière d’appréhender un shooting et le travail avec les modèles. C’était aussi très enrichissant de voir comment il a envisagé la scénographie, c’est d’ailleurs par cela qu’il a commencé.

CREANDO

Marie-Lou : Comment se sont déroulées la création et la mise en scène des photos de ton côté ?

Virginie : Je n’avais jamais fait ça alors j’ai commencé par un remue-méninges. En photo, on appelle ça un mood story. Tu envisages la tenue, la coiffure, le maquillage, la pose, l’éclairage, le lieu, etc. Tout ce qui va composer ton image. Pour mes trois clichés, la démarche a été similaire dans l’esprit mais dans les faits, elle a évolué à mesure que mon travail avançait. 

La première photo, dont Aude est le modèle, a été pensée de manière plutôt classique : c’est une photo studio, un peu mode, qui évoque Jeanne d’Arc. J’ai travaillé avec une maquilleuse profession-nelle, Marie Roullet, à qui j’ai amené des idées et des inspirations. 

Dans un second temps, on a discuté de ce que l’on pouvait faire. Pendant le shooting, elle me sollicitait pour me demander mon avis, c’était vraiment un échange et une collaboration constants.

LA GUERRIÈRE

Virginie-elle Photographie pour @jeannejetaimerouen
Modèle : @audemoumousse / Maquillage : @marie.roullet

Virginie : La photo en noir et blanc, sur laquelle apparaît Julie, a été prise de manière naturelle. Le cliché ne nécessitait pas de maquil-lage particulier, je la trouvais très belle comme ça. 

On a travaillé à l’extérieur : pour le choix du lieu, j’ai visité une foule de cimetières et finalement le choix du [Cimetière] Monumental [à Rouen] s’est imposé parce qu’il est accessible et nous laissait une grande liberté d’action sans être interrompues .

On avait pensé à une photo bondage, où Julie serait suspendue à une croix de chemin. Je suis alors allée acheter des cordes et des chaînes. Finalement, pour faciliter la prise de vue, enjamber les contraintes techniques et assurer la sécurité, on a laissé tomber cette idée. J’ai opté pour un angle en contre plongée.

LA SORCIÈRE

Virginie-elle Photographie pour @jeannejetaimerouen
Modèle : @lagloom

Virginie : La dernière photo, sur laquelle on voit Marina, s’est faite tout à la fin. Comme avec les autres modèles, on y a réfléchit en-semble : je tendais plutôt pour une vision moderne et on s’est largement inspirées de l’esthétique de Tarentino pour donner à voir une Jeanne sortie de Kill Bill. Marina a bien joué le jeu, je la trouve très juste sur la photo.

LA GUERRIÈRE

Virginie-elle Photographie pour @jeannejetaimerouen
Modèle : @marinachikitina / Maquillage : @nidcy_namite

EN COLLABORATION AVEC FABIEN DOLINSKI

Virginie : Pour les deux photos en collaboration avec Fabien, en l’occurrence, pour Jeanne la sainte, j’ai un peu plus réfléchi à la tenue et à la mise en scène. On a pensé intégrer la figure de Jeanne dans les ogives de l’église St Maclou en retravaillant la perspective. 

Il a donc fallu penser à l’heure de la prise de vue en fonction du soleil. Pour cette photo, j’ai eu la chance de cap-ter un rayon de soleil plongeant sur le visage du modèle. C’était parfait ! Ce moment-là a été très éphémère. Le shooting a duré 30 ou 40 minutes mais il a fallu réagir juste au moment où le ciel s’est éclairci pour laisser passer le soleil. En revanche, pour la deuxième photo, j’étais plus exécutante des idées et propositions de Fabien.

EN QUELQUES MOTS

Marie-Lou :  Que retiens-tu de cette expérience ?

Virginie : J’ai adoré participer à cette exposition alors que dans un premier temps, j’étais plutôt dubitative, je n’avais aucune idée. Je suis ravie d’avoir pu relever le défi. Ça a été une stimulation très constructive.

Pendant deux mois, je vivais et je pensais Jeanne d’Arc. De fil en aiguille et d’une rencontre à l’autre, j’ai proposé trois photos et produit deux autres en collaboration : je suis fière et heureuse de pouvoir être exposée dans un lieu aussi magnifique que l’abbatiale St-Ouen.

J’ai rencontré des gens fantastiques, c’était génial de pouvoir collaborer avec autant de personnes et j’ai très envie de refaire des shootings de cette manière. Je ne ressors que des choses positives de cette expérience : ça a été hyper instructif et ça a développé ma créativité.

Marie-Lou : Merci de tes réponses et un grand bravo !