Pourquoi Edgar Daguier ? 

Parce que c’est un artisan. Sa conception de l’art se déleste du superflu . Très accessible, il fait partie des personnes aux côtés desquelles tout paraît simple. 

Je me rappelle avoir été accueillie chez lui les bras ouverts. Avoir pleuré à l’écoute d’une chanson offerte, au détour d’une longue discussion. Les Fleurs et leur écho puissant ce jour-là. 

C’est l’un des piliers d’ Edgar de l’Est, groupe cofondé avec Isabelle Becker en 1992, avant que la formation ne s’élargisse. Dans cette interview, il répond à mes questions avec la générosité qui le caractérise : il raconte le parcours d’Edgar de l’Est puis donne son point de vue sur son métier, le spectacle et la culture.

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Couverture de l’album "Ah la la" (2008) / / Crédit photo : Atteret design

HISTOIRE D’UN FAISEUR DE CHANSONS                        

Marie-Lou : Que fais-tu actuellement  ?

EDGAR : En ce moment, je répare un bateau et suis devant l’océan. Mais je me souviens de la musique quand même !

Marie-Lou : Qu’est-ce que ça raconte de ta conception du métier ?

EDGAR : Je fais partie des gens qui n’ont pas un parcours linéaire parce que je ne sais pas faire de la musique comme on va à l’usine. Justement, je suis devenu musicien pour travailler seulement quand je le sentais. Je n’arrive pas à faire de la musique à longueur de temps, mais j’admire ceux qui le peuvent.

Marie-Lou : Ce qui importe est d’être à l’écoute de soi et de faire les choses comme on les ressent , non ?

EDGAR : Oui exactement, il faut s’écouter : je suis absolument incapable de faire des représentations quand ce n’est pas le moment. Après, évidemment, les concerts et les tournées se préparent mais il faut avoir des choses à dire, il faut que ça ait un sens, plein de choses doivent converger.

« La musique , c’est comme une petite horloge personnelle que l’on peut trimbaler, qui rend heureux et fait que l’on se sent partout chez soi. »

Marie-Lou : Comment est arrivée cette envie de faire de la musique et de la partager ?

EDGAR : Globalement, ça reste un mystère pour moi. Je me suis lancé sans avoir conscience de quoi que ce soit au début. En cherchant dans mon histoire, j’ai ensuite compris que j’avais comblé un besoin de reconnaissance avec la musique. 

J’ai saisi que pour dépenser autant d’énergie à se montrer, il y avait forcément une raison profonde. Personne n’irait se mettre en danger comme ça, sur une scène éclairée, sans réel motif. Ensuite, on s’expose parce ça devient une habitude, parce que c’est le métier; mais l’impulsion pourrait relever de ce genre de choses. 

La musique m’évoque les moments magiques que l’on a envie de retrouver. C’est comme une petite horloge personnelle que l’on peut trimbaler, qui rend heureux et fait que l’on se sent partout chez soi.

Marie-Lou : Dans quels lieux avez-vous commencé à pré-senter votre travail  ?

EDGAR : Au début, on a beaucoup joué dans des bars. On était presque les seuls à faire de la chanson à ce moment-là. Dans des clubs comme le Jimmy, le Dorémi ou le Barbey, on s’est vite retrouvés en première partie de groupes de rock parce que cette mouvance faisait l’identité de la scène musicale borde-laise. Ça a évolué au fur et à mesure; par la suite, on a joué dans d’autres salles, des théâtres puis des festivals .

Marie-Lou : Ça a évolué après la sortie du premier album (La Berlue) ou plutôt du troisième (Les Vacances) ?

EDGAR : Les choses ont rapidement bougé après La Berlue, on a participé à de gros festivals comme Bourges ou les Franco[folies]. On a mis longtemps à créer ce premier album; en revanche après sa sortie, on a été invités à France Inter et ça nous a permis d’être programmés dans des salles et festivals importants, puis ça a continué avec les autres albums.

Marie-Lou : Qu’est-ce que le succès a changé en vous ?

EDGAR : Eh bien, ça donne confiance. [Jean-Louis] Foulquier nous a beaucoup soutenus. Moi qui cherchais un père, j’étais content d’en trouver un. On était impressionnés d’être « demandés » mais on y allait ! On était vraiment surpris que nos chansons aient cet écho, on le cherche toujours, forcément, mais ce qui a primé était une grande surprise. 

On n’a pas eu une audience gigantesque non plus, mais pour nous, c’était déjà énorme. Dans le fond, ça n’a pas changé grand-chose en nous parce qu’on s’accrochait à la musique et aux moments qu’on passait ensemble. Quand on faisait un mauvais concert tout de même apprécié, c’était catastrophique parce que la musique importait vraiment. [Rires conjoints]

Marie-Lou : Au moment de la création du groupe vous étiez deux, Isabelle Becker et toi. Quand et comment le groupe s’est-il agrandi ?

EDGAR : Notre duo guitare-voix a plu à des musiciens qui ont manifesté l’envie de jouer avec nous , comme le batteur, Denis [Barthe, de Noir Désir]. Il a fait venir un violoniste [François Boirie] et un bassiste [Philippe Martin].

Et puis on s’est retrouvés sur des scènes qu’on ne pouvait pas assumer à deux, ça faisait « pauvre », il fallait donner du corps à notre musique. Ceci dit, en concert, même devant beaucoup de monde, on a continué à faire un clin d’œil au duo, histoire de ne pas oublier ce qu’on était.

L’ambiance des chansons, plutôt festive, appelait la formation d’un groupe plus important aussi . On a été jusqu’à neuf sur scène, avec batterie, percus[sions], violon, trombone, etc. Après, cette grande formation a été compliquée à vendre, ça a amené d’autres problèmes, mais on a vécu ce passage-là avec plaisir.

Marie-Lou : Votre écriture est poétique et son regard sur la société vous positionne clairement. C’était un parti pris dans votre démarche de création ?

EDGAR : Non, l’écriture était franche et sincère, assez naïve en fait. Il n’y avait ni recherche, ni « créneau » particuliers. Pour écrire, je suis resté moi-même et ancré dans le temps que je vivais. Je pense que pour les textes d’Isabelle, c’était pareil. 

On n’a rien inventé mais comme on remettait la chanson sur le devant de la scène musicale, on était considérés comme de vilains petits canards à l’époque. Quand on a trouvé les Têtes Raides et la Tordue, ça nous a fait un bien fou parce qu’on s’est sentis moins isolés. D’autre part, c’est aussi ce qui nous a fait travailler : dans notre région, la rareté de ce type de proposition nous a servi.

Maintenant, il y a Les Hurlements [d’Léo] et des centaines de groupes dans cette veine. Ils existaient avant aussi,  mais il y a eu une telle vague de rock à Bordeaux que ça avait plus ou moins provoqué la disparition de la chanson, ou du moins, son cantonnement au cabaret, à un petit milieu hyper fermé.

Marie-Lou : Quand tu parles des Têtes Raides, de la Tordue et des Hurlements d’Léo, on a vraiment l’impression que vous formez une famille musicale. Vous étiez dans le même esprit, non ?

EDGAR : Complètement ! Sauf qu’au début, je ne les connaissais pas. J’ai découvert avec bonheur Les Têtes Raides et la Tordue après qu’on se soit lancés et c’est comme ça qu’on est devenus potes. Les Hurlements d’Léo ont fait leurs débuts en première partie d’Edgar de l’Est

Quand ils nous ont vus, ils se sont dit que c’était possible alors qu’avant, il fallait avoir un Marshall [marque d’un des plus grands fabricants d’amplificateurs pour guitare électrique] et un groupe de rock; il fallait que ça envoie. À l’époque en tout cas, c’était comme ça à Bordeaux. 

Quand on a commencé dans les années 90, il n’y avait quasi-ment que du rock. Sinon, de la variété. Nous, on n’était ni l’un, ni l’autre. D’ailleurs, les gens avaient un peu de mal à nous cali-brer.

Marie-Lou : C’est plutôt bon signe, ça ! [Rires] 

EDGAR : Oui, c’est vrai, c’est plutôt bon signe. On faisait les premières parties des groupes de rock que les mecs venaient écouter avec leur copine. Mais ce qu’elles préféraient, elles, c’était Edgar de l’Est. Finalement, on est devenus les têtes d’affiche grâce à elles : lorsque les filles assistent à un concert, leurs mecs les suivent… [Rires conjoints]. Voilà, ça s’est fait comme ça, tranquillement.

À ÉCOUTER :

Edgar de l’Est…

 en 6 albums            

1995 : La Berlue
1999 : Ces jours-ci
2002 : Les Vacances
2004 : Mon amour
2008 : Ah la la
2012 : Retrouvailles

À LIRE :

Edgar de l’Est  dans… 

une anthologie du rock bordelais : 1960-2005

Bordeaux Rock(s), (2007)
Denis Fouquet, paru aux éditions Le Castor Astral 

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