Edgar de l'Est en concert : au premier plan, Isabelle Becker et Edgar Daguier

ET INTERNET, ALORS ?

 DE LA VIEILLE ÉCOLE

Marie-Lou :  J’ai fureté sur la toile pour préparer notre entretien mais en fait, il n’y a pas d’interview, vous n’avez pas de site et vos clips sont faits maison. 

Comment avez-vous résisté à la pression de l’image et au fait qu’internet puisse être un outil important pour vous ?

EDGAR : C’est dommage parce que le site est désactivé en ce moment. Tu y aurais trouvé des interviews, du son et des images mais ce n’est pas grave, cela veut dire que tu pars de zéro et ça n’est pas plus mal. J’ai dans l’idée de le réactiver mais pour l’instant, je fais autre chose. Il y a quand même de la matière sur Facebook et les vidéos sont toutes sur You Tube. De toute façon le site ne donnait pas grand-chose de plus, à part le fait que ce soit « officiel ».

Je dois avouer qu’on ne fait pas partie de la génération internet. Au début, ça a été un problème pour nous, on n’a rien compris. On s’y est mis, mais très en retard et à contretemps. On n’a pas pris le «virage internet» ; ce n’est pas un outil qu’on a utilisé comme on a pu le faire avec le vinyle ou le CD, qui renvoient à l’ancienne façon de voir les choses. 

Marie-Lou : Je ne trouve pas que ce soit grave, ça ne vous a pas empêché de travailler ! Ça n’empêche pas les gens de parler de votre travail; tout se fait d’une autre manière.

EDGAR : Oui, je crois que ça nous ressemble. Au contraire, il aurait été étonnant qu’on soit au top sur internet, on est plutôt de la vieille école. Il y a plein d’anciens groupes qui ont les moyens d’y être, par exemple, les Pink Floyd paient un webmaster qui leur a créé un site parfait mais nous, on n’a jamais pu se le permettre. On n’a pas franchi le cap de la maison de disques, du  webmaster, de tout un staff qui travaille pour nous. On a fait ce qu’on a pu avec les moyens du bord.

Marie-Lou : Vous étiez dans des réseaux alternatifs pour diffuser vos albums, pour tourner,etc. C’est très cohérent.

EDGAR : Oui, oui, complètement, on est restés fidèles à nous-mêmes, on a travaillé avec ce qu’on était et selon notre conception du métier.

Marie-Lou : Voilà pourquoi je parle d’artisanat en pensant à vous. Je n’émets pas de jugement particulier concernant l’utilisation d’internetchacun agit en fonction de ce qu’il est, effectivement; mais c’est vraiment précieux de rester fidèle à soi-même à l’heure où internet s’est imposé.

QUAND TOUT SE DÉMATÉRIALISE …

EDGAR : Au début, j’étais très craintif et méfiant à l’égard d’internet. Je n’avais pas totalement tort : il s’est passé vraiment n’importe quoi. Par exemple, les téléchargements intempestifs. Et puis, ça devait être libre, mais finalement, ça ne l’est pas du tout…

Après notre concert au Bikini, à Toulouse, une bande de jeunes nous a demandé l’autorisation de le diffuser sur internet mais on a refusé. Finalement, ils l’ont quand même fait ; tout ça pour que le lien soit obsolète quelques mois plus tard . Là, on s’est vraiment demandé à quoi bon. Quelqu’un s’était permis de nous faire un site sans nous consulter aussi. Tout ça était très bizarre.

Internet est une révolution mais nous sommes au Moyen- Âge de ce mouvement. Je pense que ça deviendra sans doute un super outil, mais pour l’instant, c’est un peu anarchique. C’est étonnant maintenant la musique sur internet : certaines plateformes, comme Spotify par exemple, arrivent à vendre du vent pour 8 euros par mois. On a accès à plein de sons, on croit que c’est solide, mais si un jour Spotify ferme, eh bien… On n’a plus rien.

Avant, quand on achetait une cassette, on n’en avait peut-être qu’une, mais c’était concret. Je ne sais pas, c’est peut-être bien que tout se dématérialise, mais je ne peux pas comprendre cette logique. J’avais l’habitude d’acheter un disque 33 tours avec sa pochette en carton, c’était un gros objet qui avait du poids alors qu’à présent, c’est du vent, rien que du vent. Si par malheur ton ordi plante, tu perds tout…

Je ne dis pas que c’est mieux de posséder, mon point de vue pourrait être considéré comme matérialiste; mais en attendant, celui qui trimbale sa caisse de vinyles pourra toujours écouter sa musique.

Marie-Lou : Tu parles de matérialisme mais j’y mettrais une nuance : un disque est un objet culturel. J’achète volontiers livres et CD parce que selon moi, ils ont de la consistance.

C’est peut-être une résistance à l’immatériel, mais je trouve l’objet important. Il donne corps à la pensée ou la création qu’il véhicule. Dans la mesure où l’on choisit ou pas de l’acheter, il joue aussi un rôle dans la construction de la relation à soi, aux autres, à l’ensemble.

EDGAR : Oui je suis d’accord. Pour moi, l’objet-livre est tout aussi important que l’histoire qu’il porte. Je ne peux pas lire sur une tablette, je n’y arrive pas, ça m’enlève beaucoup du plaisir de la lecture.

Je lis certaines choses sur l’ordinateur, comme les infos ou des articles mais en revanche pas un roman. Tout ça dépend des gens, je crois que c’est très personnel, en fait. C’est comme pour l’écriture, certains préfèrent un stylo et une feuille alors que d’autres préféreront leur machine.

Pour conclure, je reconnais qu’internet est génial pour les musiciens qui n’ont pas de maison de disques: ça facilite énormément la diffusion du travail des artistes. 

C’est une manière de trouver une audience : certains se font remarquer par chance , et même si c’est rare, ça peut arriver

TON REGARD SUR LE SPECTACLE ET LA CULTURE

DE GROSSES MACHINES

Marie-Lou : Au cours de notre dernière discussion, tu parlais de ta participation aux tournées de Johnny Halliday en tant que roadie. D’une part, tu remettais en question des jugements de valeur esthétique quant à sa musique ou quant à la variété en général ; d’autre part, tu as tenu des propos révélateurs quant aux spectacles qu’il donnait à voir.

Pourrais-tu expliquer ton point de vue ?

EDGAR : Je trouvais dommage qu’il y ait autant de ferraille et de camions pour des spectacles alors que ce sont des gens qui ont les moyens d’avoir de bonnes idées. Ils pourraient être plus originaux dans leurs propositions. C’est étonnant et ça ne l’est pas à la fois : je me rends compte que certains préfèrent prendre les chemins de traverse lorsqu’il s’agit d’être inventifs.

Johnny avait essayé dans sa jeunesse mais malheureusement ça n’a pas fonctionné : il avait fait une tournée sous un chapiteau. Peut-être que ça n’a pas correspondu à son image. S’il a osé au début, à la fin, ce n’était plus le cas. 

J’ai travaillé sur plusieurs gros événements et je ne comprenais pas l’intérêt de se promener avec 57 semi-remorques de matériel pour proposer un tour de chant. C’est bien que de grands shows existent mais il y a peut-être moyen d’inventer autre chose aujourd’hui. 

Je pense par exemple à David Gilmour [d’abord connu pour avoir été le guitariste et chanteur des Pink Floyd] qui cherche et choisit toujours des lieux incroyables pour ses concerts.

ET SI ON RETOURNAIT À L’ESSENTIEL ?

Marie-Lou : Quelle définition du spectacle et de la culture tu opposerais à ça ?

EDGAR : Pour moi le spectacle doit d’abord surprendre les gens. Ensuite, si l’on prête attention à notre monde actuel et à son écologie, ça pose des questions fondamentales. 

Quel sens y a-t-il à faire circuler une cinquantaine de semi-remorques dans toute la France pour un spectacle ? C’est comme si cela revenait à penser que plus il y a de poids lourds, plus le groupe a de la valeur, au détriment de sujets élémen-taires. D’autre part, concernant la culture, je m’inscris contre le fait de penser qu’une production a une valeur esthétique parce qu’elle coûte cher. 

J’aimerais que l’on revienne à l’essentiel en s’éloignant de cet aspect industriel qui brouille les pistes. Bien entendu, il faut un équilibre entre les deux champs mais je ne cautionne pas la première optique. Je suis de moins en moins réceptif aux grosses machines qui n’ont pas de sens.

Isabelle Becker / Crédit Photo : Nicolas Héron

Laisser un commentaire

in Phasellus leo. facilisis eget id,