LE TEXTE ET SES CONSTELLATIONS

PLURISENSORIEL

Marie-Lou : Ce qui me touche particulièrement, c’est ton approche décloisonnée du texte, ça laisse l’occasion à chacun d’y lire ce qu’il souhaite. C’est une poésie ouverte, dans laquelle l’accessibilité dont tu parles se perçoit. Tu proposes toujours différentes manières de partager le texte, il apparaît donc dans ses différentes dimensions. C’est une approche plurisensorielle.

Est-ce que tu as toujours envisagé l’écrit de cette manière, ou alors, est-ce arrivé par le biais de collaborations ?

Fred : Ce que j’entends quand tu parles d’approche décloisonnée est directement lié à mon histoire personnelle. Il se trouve que je suis né de deux milieux très différents : d’un côté, la grande bour-geoisie ; et de l’autre, des ouvriers et des paysans. 

J’ai du me construire entre ces deux mondes, donc en trouver un troisième, une voie médiane. Ça m’a conduit à être très indépen-dant, mais aussi à avoir le souci de m’adresser à tout le monde, même si ce n’est pas forcément possible. C’est important pour moi de rechercher cette langue commune, toujours.

LES FORMES

Fred : Tu parles aussi de décloisonnement dans les formes, c’est peut-être le web qui m’a apporté ça. Quoique gamin, j’écrivais, je dessinais et j’ai fait de la danse pendant plusieurs années. 

Il n’y avait pas de frontières et c’est ce qui m’amène à investir la forme écriture – voix – web. À un moment, j’ai ressenti la vraie nécessité de donner corps au texte, de l’incarner, de le porter dans la viande : c’est ce que j’appelle la parole portée, portée à l’autre grâ-ce à la scène. 

Et puis le web permettant différents supports, tu peux y ajouter des dessins et des tas de choses. En partant de la racine texte, j’ai très souvent exploré différentes pistes : il y avait une version web, une version papier, une version enregistrée et musicale. Je ne sais pas trop pourquoi mais c’est comme ça.

Après, dans l’aspect musical et scénique, il y a aussi quelque chose de l’ordre de l’ouverture et du décloisonnement. Quand j’ai com-mencé à m’engager sur ces voies, je me suis rendu compte que certaines personnes commençaient à adhérer à cette poésie alors qu’ils n’y entraient pas du tout par le texte.

Je raconte toujours la même histoire : celle de mon paternel, pour qui ce que je faisais était un peu lointain. La première fois que je lui ai posé un casque sur les oreilles et qu’il m’a entendu avec les musiciens, il est rentré dedans, il y a eu une émotion, une sensation forte. Là, je me suis dit que c’était quand même une possibilité de partage super importante. C’est pour ça qu’en atelier, je propose d’écrire mais aussi de mettre en voix, je circule entre les deux.

Photo de Lee Campbell - site Unsplash

À L’ORIGINE, LA PAROLE

Marie-Lou : Je suis totalement d’accord. Justement, j’allais ques-tionner ta conception de la parole, de la tienne, mais aussi, celle des autres. Tu as proposé un spectacle à ce sujet d’ailleurs [Nous Autres]. 

C’est super d’aller glaner la parole des autres pour te l’approprier et la restituer. C’est très proche de la création sonore et de la radio, c’est encore une approche composite de la poésie. Comment cette thématique est apparue dans ton travail ?

Fred : Je ne sais pas trop. En tout cas, ce qu’il y a de sûr est que lorsqu’on écrit, il y a toujours du son, voire de la musique … Même l’écriture la plus silencieuse qui soit, faite dans sa chambre, ne peut faire abstraction de cette matière sonore. Ça s’explique peut-être par le fait que la parole est beaucoup plus archaïque que l’écrit. 

Elle est apparue il y a environ 2 millions d’années alors que l’écriture n’a que 5OOO ans. On a un cerveau programmé pour gérer la parole orale, alors que pour gérer la parole écrite, il faut créer des zones qui y soient propices dans le cortex. Dans l’oral, il y a vraiment quelque chose d’archaïque, ce côté très ancré, ce côté commun en-core une fois.

Marie-Lou : Le langage oral et la parole sont des thèmes qui m’ont particulièrement intéressée lors de la rédaction de mon mémoire. Je me suis interrogée sur ce que cela permettait de dire de soi, de dire ensemble, et effectivement le caractère vocal du langage est pre-mier. 

Ces idées ressortent de ton travail par le biais de la performance, toujours liée à la présentation d’un texte écrit.

Fred : Oui, ce qui est important c’est la possibilité de partage. La parole portée se fait sur scène devant les gens, c’est une parole qui ne peut pas advenir sans le corps. Tout cela se travaille et relève de l’interprétation; pour le coup, c’est un autre métier. Il y a l’auteur et après, il y a l’interprète. 

Ça m’a beaucoup aidé de comprendre que pour commencer le tra-vail d’interprète il fallait finir celui d’auteur. Il est impossible de me-ner les deux de front sur le même texte. Le fait d’être travaillé par le langage engage à le travailler sous toutes ses formes : la forme écrite, graphique et la forme orale. Si tu es vraiment traversé par ça, tu vas chercher de ces côtés-là.

Photo de Greg Rakozy - site Unslpash

PARLER – CHANTER

Marie-Lou : Quand on t’écoute, on perçoit une voix presque parlée-chantée; ça saute aux oreilles. Comment tu as travaillé cet aspect ?

Fred : C’est une dimension que je sonde en ce moment. J’ai d’abord beaucoup travaillé seul, puis les musiciens m’ont vraiment amené dans cette direction-là. Ensuite, des metteurs en scène m’ont ac-compagné dans cette recherche. 

Je pense creuser davantage ce parler qui ne sera pas chanté parce ce que n’est pas mon fort, mais je souhaite pouvoir augmenter légèrement sa ligne mélodique. C’est un travail en cours, je colla-bore avec des gens qui vont m’apporter un regard extérieur, des savoirs et leur expérience à ce sujet.

THÉMATIQUES

Marie-Lou : Ce se qui se dégage de ton écriture selon moi est un quasi tourbillon tant il aborde  des sujets fondamentaux. Mais paral-lèlement, ce questionnement dynamique donne le temps au res-senti et à la réflexion de faire leur chemin, comme un slow motion.

Est-ce que c’est un parti pris dans ta démarche ou est-ce moi qui fais une projection ?

Fred : Je ne sais pas, ce n’est pas forcément volontaire. Quand on écrit et quelle que soit la création que l’on produit, on propose aux autres et ils en disposent. Les autres y projettent un tas de choses. Après, pour ce qui est des sujets abordés, je me suis attaché à quelques grands thèmes, un peu obsessifs, qui ressortent tou-jours. Comme tu dis, le dedans et le dehors, par exemple. 

Je n’ai pas la sensation de me disperser : sur l’arbre, j’explore toutes les branches, jusqu’aux dernières feuilles. Je vois que dans le travail de journal fourni sur 25 ans [voir Refonder], on commence à pouvoir extraire un échantillon caractéristique et statistiquement valable pour observer que j’aborde toujours les mêmes thèmes. [Rires] 

En revanche, j’essaie de varier les formes et vraiment d’évoluer de cette manière. Une fois que tu as trouvé ta voie, c’est chouette; mais il n’est pas question d’y rester enfermé.

SE RENOUVELER

Fred : Il me semble que certains auteurs se renouvellent très peu et c’est bien dommage. Aux antipodes de ça, il y a des artistes comme Gainsbourg par exemple, qui prenait des risques pour chaque dis-que, il allait systématiquement chercher l’inédit.

C’est une condition qui me semble importante : être toujours dans cette de prise de risque. Même quand tu commences à tenir des choses, à savoir les aiguiller. C’est ce qui fait que l’on reste vivant. Certains définissent la passion comme étant la persévérance, la volonté et cette prise de risque. 

Tu vois, la parole claire, cette idée sur laquelle je travaille depuis plusieurs années, revient à ça : quelque chose qui soit enfin simple, qui ne soit pas juste le témoignage de mon souci de la langue. Quelque chose qui ne revienne pas juste à la bidouiller, la triturer, la mastiquer, la mâcher, comme je l’ai fait pendant longtemps.

C’est une prise de risque pour moi mais également vis-à-vis des autres : je sais que certains ne suivront pas parce que ce n’est pas forcément ce qui les intéresse. Mais encore une fois, cette simplicité n’est qu’apparente; c’est très complexe à atteindre.

ALLER À L’ESSENTIEL

Marie-Lou : Mais tu sais, les élèves avec lesquels j’ai travaillé ton texte cette année [Mes petits moyens], et qui étaient très surpris de la transgression orthographique, de l’absence de ponctuation, ont tout de même repéré ce souci de simplicité. Ils se sont dit « il veut aller à l’essentiel ». 

Ce n’était pas simplement une surprise quant à l’aspect formel et au « choc » par rapport à ce qu’on est susceptible de leur transmettre à l’école. Ils ont perçu qu’on pouvait être dans la recherche de simplicité dans notre rapport à la langue et ça m’a étonnée et ravie que des enfants puissent arriver à ce genre de remarques.

Fred : Si tu trouves le canal d’émotion, tout se partage, avec n’im-porte qui, à n’importe quel âge… Pour ce texte, je n’ai pas souhaité faire du style. C’était vraiment pour donner à voir une économie de moyens; enlever ce qui n’est pas strictement nécessaire pour établir une connexion aussi directe que possible entre ce que l’on sent et ce que l’on veut en dire.

Après avec les gamins, il serait aussi intéressant de travailler avec des textes plus simples, comme ceux que j’écris en ce moment, et que je montre par petites bribes. 

C’est une écriture dont les circonvolutions  n’entravent pas la lec-ture. C’est ce que je retrouve aujourd’hui chez des auteurs comme [Raymond] Carver ou Jim Harrison; ce sont mes lectures du mo-ment.

Marie-Lou : Superbe, ta dernière réflexion ! Elle nous conduit direc-tement au thème suivant, à savoir, tes ateliers d’écriture et de mise en voix ! [Rires]

Mes petits moyens - site de Fred Griot