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LES ATELIERS D’ÉCRITURE ET DE MISE EN VOIX

CEUX QUI PENSENT NE PLUS ÊTRE CAPABLES

Marie-Lou : Avec quels publics travailles-tu et comment es-tu arrivé à ce partage ?

Fred : C’est encore lié à mon histoire personnelle. Mon père travail-lait dans l’animation socio-culturelle, dans des centres de vacances en montagne. J’ai grandi dans cette atmosphère, en collectivité. Et après, ça m’a amené naturellement à être animateur socio-culturel puis moniteur d’escalade. 

C’est à ce moment-là que j’ai rencontré des gamins considérés com-me « difficiles ». Ils l’étaient forcément, vu leur parcours de vie : par-mi eux, il y avait des mineurs meurtriers par exemple. Je ne sais pas si je m’étais dit quelque chose de précis mais en tout cas, j’ai mis de l’énergie dans le sens d’un accompagnement. 

Ça m’a finalement conduit à diriger une association d’insertion pen-dant plusieurs années puis je suis arrivé à la pédagogie au travers de l’escalade et de l’artistique.

J’aime beaucoup travailler avec des publics qui se croient en galère. Bien sûr, ils se trouvent dans des situations délicates; mais surtout, ils ne se croient plus capables de réussir. Du coup, ils sont pleins de barrières et de freins. Voilà comment j’ai développé des ateliers d’écriture et de mise en voix ouverts à tous, mais j’aime particuliè-rement le faire avec eux.

À L’ORIGINE EST L’ÉMOTION

Fred : Depuis tout à l’heure, on parle d’émotion et je sais que beau-coup sont réticents à ça. Mais je crois vraiment que sans émotion dans le sens d’ emovere, mettre en mouvement, il n’y a rien. Donc mon but est de les reconnecter avec leurs émotions parce qu’ils ne savent pas les dire. En général, c’est comme ça que je commence les travaux d’écriture.

Ça peut parfois être un peu explosif mais c’est justement à ce mo-ment que c’est passionnant : on parle des vraies choses, on va au-delà de la projection sociale que l’on utilise pour se protéger. Dans un premier temps, il s’agit de faire émerger cette matière et d’écrire en se connectant avec ses émotions. 

La deuxième étape, c’est de restituer son texte, d’aller le porter aux
autres en disant « Voilà ce que je ressens… Moi, je suis comme ça… Moi, j’avance dans cette direction… Moi, je suis travaillé par ça… Moi, je suis telle personne..». Et c’est fascinant parce qu’on est dans l’hu-main profond.

À un moment, j’avais laissé un peu tomber parce que j’étais fatigué : la pédagogie, c’est usant… Mais récemment, j’ai retrouvé le plaisir de le faire. Ça fait deux ans que je travaille à la Philharmonie [de Paris] avec des jeunes, dont certains ont un parcours difficile. En ce moment, on prépare le deuxième spectacle. 

En 2017, lors la restitution, j’ai vu le public de la Philharmonie leur faire une standing ovation. J’étais content de me dire qu’on pouvait faire quelque chose de bon et les toucher, les autres. C’est génial, ces petites graines que l’on sème. En plus de l’excitation d’écrire un spectacle à plusieurs.

TRANSMISSION

Marie-Lou : C’est précieux ce genre d’expérience; ça permet un an-crage particulier, un regard différent sur les autres, sur la vie.

Fred : Oui, on se construit les uns les autres en construisant ce spectacle. C’est chouette, ça donne du sens mais c’est fatigant aus-si… Je ne me pose pas tant la question de la transmission, de ce qu’il faut faire ou pas. 

C’est juste quelque chose qui me semble important. Tu reçois tellement en le faisant ! S’il faut essayer de dire ce que tu as appris, ça t’oblige à le formaliser simplement, à être clair pour l’autre… et ça c’est passionnant également.

Marie-Lou : C’est sûr, transmettre, c’est d’abord un travail sur soi …

Fred : Oui et puis ça permet de travailler les énergies aussi. Par exemple, lorsque je travaille avec des jeunes ou des adultes, je ren-contre des énergies parfois très destructrices. Des énergies folles de colère et de frustration, et il s’agit de transformer tout ça ; au moins pendant le temps de l’atelier. 

L’écriture les remet dans une énergie constructive et valorisante; et quand tu vois cette chose se faire, c’est juste kiffant. Et il y a aussi plein d’amour et d’échanges avec l’autre. Même si tout n’est pas rose …

Marie-Lou : Non, bien sûr. Quand tu parles d’énergie, je pense à l’émotion, ce qui nous traverse ; et c’est quand même formidable de comprendre qu’il est possible de canaliser des énergies négatives et d’en faire autre chose. Ça ouvre de petites fenêtres qu’on investit ou pas, mais au moins, on l’aura vécu et expérimenté ; ça fait toujours grandir.

Fred : Oui et puis quand je pense au travail avec des jeunes dans le contexte de l’insertion, il y a un autre enjeu : l’image des adultes. C’est aussi leur rôle que d’amener les plus jeunes sur ces chemins-là. Si un atelier de pratique artistique peut amener des adolescents à donner du crédit et de la confiance à l’autre, c’est déjà ça. 

J’ai été très marqué par un jeune qui disait ne faire confiance à per-sonne, même pas à sa mère. Du coup pour moi, cette dimension est vraiment essentielle, en particulier lorsque tu es censé dire ce que tu ressens. Il s’agit d’avoir confiance en l’animateur, mais aussi en toi lorsque tu t’exposes.

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PLUS QU’UNE ANECDOTE…

Marie-Lou : Quelles autres paroles ou situations t’ont particulière-ment marqué lors d’ateliers ?

Fred : Une autre réflexion me revient, elle est assez récente. C’était lors d’un atelier d’écriture avec des adultes, pendant ma résidence au Parc culturel de Rentilly. Un vieux monsieur a dit que « pour écrire, il faut être amoureux ». 

Ça a provoqué des réactions mais ce qu’il voulait dire au fond, c’est que pour créer, il faut être en empathie avec le monde, le ressentir, le regarder avec passion, essayer de le comprendre… chose que mon ami Philippe Rahmy savait faire avec talent.

Cette phrase m’a parlé. C’était intéressant à plusieurs titres : tout d’abord, parce que ça a suscité le débat; ensuite parce que pendant des années, j’ai dit écrire comme marcherécrire comme danser  puis écrire pour écouter. Ces temps-ci, je parle d’écrire pour aimer. C’est peut-être valable dans l’autre sens, aimer pour écrire, je ne sais pas.

Marie-Lou : Il y a sûrement une réciproque qui s’alimente d’ancrage et de réceptivité. Ce serait comme un circuit invisible qui pousse dans telle ou telle direction…

Fred : Oui, c’est une histoire d’empathie avec tout ce qui se joue autour de soi. Ça parle aussi de bienveillance non exempte de regard critique. «Pour écrire, il faut être amoureux». Ce vieux monsieur nous a aussi raconté qu’il avait vécu un grand amour; sa compagne et lui se sont échangés plus de mille lettres.  Bien que moteur de l’écriture ait été le rapport amoureux classique, il a pré-senté cela de façon plus large.

Marie-Lou : Merci de ta réponse ! C’est bien plus qu’une anecdote…