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enfin tu regardes l’herbe

PREMIERS PAS

Marie-Lou : J’aimerais rebondir sur ton séjour au Parc culturel de Rentilly pour aborder ton actualité : enfin tu regardes l’herbe. Ce projet voit le jour après 10 mois de résidence; tu pourrais présenter les premiers pas ?

Fred : Au moment de présenter mes intentions artistiques, j’ai expliqué que l’objectif était de créer un livre d’écoute et que je sou-haitais le « laisser venir ». 

Pendant les premiers mois de la résidence, j’ai tenté de retravailler un ancien manuscrit avant de conclure que je ne pourrai pas en faire grand-chose. Ensuite, les textes du recueil actuel ont fait surface. Ils sont très simples, je souhaite proposer une poésie acces-sible.

Pour l’instant, je les partage au goutte-à-goutte sur les réseaux sociaux. Avec un tel titre, le milieu naturel influe mais pas unique-ment. Par exemple, le texte qui s’intitule « enfin tu regardes l’herbe » est dédié à un ami disparu : il a une portée poétique en lien avec cette dimension. 

Dans le contexte de cette résidence, j’ai écrit environ 200 poèmes : je pense rédiger un gros volume. En parallèle, on a commencé à la mise en scène et en musique. C’était la première étape du projet.

[Voir l’équipe du projet enfin tu regardes l’herbe, sur le site de Fred Griot]

Pour les étapes suivantes, apparaît la problématique de la pro-duction et des financements. Bien que mes co-équipiers soient des amis et partie prenante du projet, ce sont aussi des professionnels : travailler à quatre ou cinq dans un théâtre nécessite une rémuné-ration.

AU VERT

Marie-Lou : Oui, on ne le répétera jamais assez. Je me questionnais aussi sur les conditions dans lesquelles tu as écrit. Comment le titre du recueil a émergé ?

Fred : Il se trouve qu’à Rentilly, il y a un immense et superbe parc : on y voit des arbres tricentenaires, de très belles pelouses, à perte de vue. J’aime beaucoup écrire dehors, assis dans l’herbe avec mon ordi quand il fait beau. Mais au début… rien. En fait, c’est typique-ment pendant ces silences que les choses s’impriment en toi. Et puis un jour, en fin de la résidence, c’est ressorti.

Je ne me suis pas dit que j’allais écrire un texte sur l’herbe parce que j’y étais assis… [Rires] De la même manière, pendant mes trois se-maines de vacances, j’ai lu mais je n’ai rien écrit, malgré l’envie. 

Cela dit, tu sais que quelque part, beaucoup de choses entrent et s’impriment avant de réapparaître : des visions, des paysages, des rencontres, des ambiances. Il y a comme un temps de charge avant.

Marie-Lou : J’ai vraiment tendance à penser que nous sommes des éponges et qu’il y a toujours un moment où tout ce que tu as absorbé prend forme, après un interstice silencieux.

Fred : Oui, des choses qui deviennent prégnantes, le moment venu. Ce titre m’a plu assez vite ; il plaît à d’autres personnes également;  et comme toujours, chacun y projette une signification différente. 

Par exemple, Yan [Allegret] notre metteur en scène, y voit quelque chose de spirituel, d’autres y voient des choses beaucoup plus con-crètes et terriennes. C’est ce qui m’intéresse aussi : divers niveaux de sens, allant du terre à terre au spirituel.

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INTERACTIONS

Marie-Lou : Tu viens d’expliquer que vous terminez une première phase de création musicale. Quelle est la relation entre le texte et la musique ? Evidemment, il y a une dimension dialogique, la musique ne se contente pas d’accompagner, elle dialogue avec le texte pour raconter. 

Est-ce que la composition se fait à partir de la matière textuelle ou est-ce l’inverse ? Ou peut-être qu’il existe un autre type de dyna-mique ?

Fred : Je suis à l’initiative de ce projet-là et du coup, je le mène un peu, bien qu’on travaille en équipe. Le point de départ est toujours le texte : il est écrit ou en cours de rédaction avant de commencer la répétition ; je n’arrive jamais sans rien.

Les musiciens [Eric Groleau et Dani Bouillard] s’appuient sur la mise en voix, le sens du poème, la scansion, les aspects rythmiques pour créer le tempo, la mélodie, etc. Ils se basent sur la partition sonore que j’amène en disant le texte. Sur d’autres projets, il est arrivé qu’on crée ensemble, que l’écriture se fasse en même temps que la composition musicale.

Cela dit, je pense qu’autant tu peux improviser en musique, autant il est difficile de le faire avec le texte en ayant « un bon niveau de sortie ». Ce travail est fait au préalable, j’envoie le poème en cours ou fini aux collègues. 

Pour enfin tu regardes l’herbe, on a commencé avec des textes en cours d’écriture et ça pataugeait un peu, forcément. Après, je les ai beaucoup précisés et au moment de la mise en musique, la composition s’est vraiment établie aussi. 

Les musiciens ont une formation jazz et improvisation, même s’ils jouent absolument tous les styles. Par conséquent, ils ont vraiment l’habitude d’écouter précisément, et de rebondir très vite. Néan-moins, j’arrive avec des intentions, pas forcément détaillées parce que je ne suis pas musicien, mais j’exprime mes souhaits en direction d’une ambiance et d’un tempo particuliers. Éventuel-lement, je leur fais écouter des morceaux issus de ma discothèque.

AU FIL DU TEXTE

Marie-Lou : J’ai regardé et écouté votre restitution du 22 juin, mise en ligne par remue.net. Votre projet me fait vraiment penser à un concept album. Comment tu détermines la dramaturgie ? Quel est fil conducteur pour l’agencement des textes ?

Fred : Le concept album m’intéresse parce qu’un disque se construit comme un livre. On trace était vraiment le premier de ce type : il y a une dramaturgie du début à la fin. 

Au début, il n’y a que la musique, ensuite la parole émerge sur l’idée que d’abord ON EST – dans le sens d’être même si cela évoque celui de naître – puis il se développe quelque chose tout au long du disque.

Pour enfin tu regardes l’herbe, la démarche est similaire. Dans le corpus de 200 textes, je pioche ceux qui peuvent fonctionner musi-calement et après, je les agence essentiellement selon une courbe d’intensité. 

J’ai le souci d’emmener les spectateurs-auditeurs d’un point à un autre, de les plonger dans une atmosphère marquée par la conti-nuité. Par exemple pour le spectacle, j’avais envie d’une entrée énergique, d’une ouverture « coup de poing », avant de dériver et d’aboutir progressivement à des ambiances plus douces et posées.

Photo d'Oscar Keys - site Unsplash
Photo d'Oscar Keys - site Unsplash

SUR SCÈNE

Marie-Lou : Sur scène, tu proposes une variété de postures corporelles et de mouvements, parfois la lumière t’accompagne ou fait un focus; à d’autres moments, elle met l’ensemble en valeur, esquisse des ambiances, etc. 

Bien sûr, la scénographie et la mise en scène se basent sur la vibra-tion du texte, mais quelles en sont les lignes directrices ?

Fred : Oui, leur fondement est toujours l’énergie propre du texte. Concernant les mouvements, cette fois-ci, on était sur un plateau un peu plus grand : notre réflexe à chacun a été de rester un peu trop dans notre coin. 

Pour aller vers l’autre, il fallait faire un bon nombre de pas et dans ces cas-là, tu te demandes ce que tu vas faire pendant ce long dé-placement, tu es un peu emprunté. Après avoir fait ce constat, le metteur en scène nous a proposé de créer plus de circulation en répondant systématiquement aux mouvements initiés. 

Dès que l’un s’approchait de l’autre, il fallait qu’il y ait une réaction. La ligne directrice ici est l’attention au spectateur, on fait en sorte que ce soit fluide et lisible.

ACCESSIBILITÉ

Marie-Lou : En ce qui concerne l’adresse au spectateur, on observe une scénographie et une mise en scène épurées, une entité facile à vivre, sans nécessité de décodage à l’extrême.

Fred : La ligne épurée, l’économie de moyens m’intéressent beaucoup et j’ai souhaité aller dans cette direction. Je ne suis pas du tout dans le baroque, avec des lumières dans tous les sens, bien que je puisse aimer ça par ailleurs. 

Ce n’est pas pour me comparer à lui mais par exemple, je ne m’inscris pas dans des esthétiques comme celle de Bono [chanteur et musicien irlandais, leader du groupe U2], que j’apprécie néan-moins en tant que spectateur.

La ligne épurée est vraiment ce que je recherche sur scène, tout comme dans mon écriture. La vidéo que tu as vue restituait seulement une demi-journée de travail sur la lumière. C’est une première approche et c’est purement la création de Yan Allegret. Je lui laisse carte blanche.

EN ÉVOLUTION CONSTANTE

Marie-Lou : En quoi les restitutions intermédiaires sont-elles  des outils pour vous ? En quoi sont-elles susceptibles de faire évoluer la forme ?

Fred : Elles participent systématiquement à l’évolution de la forme parce lorsque tu répètes, tu te situes dans un entre-soi qui, d’un coup, se confronte au public lors d’une représentation. 

Les restitutions te permettent de déterminer des zones de confort, les propositions qui fonctionnent et celles qui ne fonctionnent pas, etc. D’autre part, le retour des spectateurs intéressant lui aussi : entre ceux qui adorent ou qui détestent, d’autres précisent quels moments leur semblent chouettes ou à contrario, peu lisibles.

Par ailleurs, la liste des morceaux est susceptible de changer à chaque concert en fonction du lieu de représentation – jouer à l’inté-rieur diffère totalement de jouer à l’extérieur- ou du temps imparti pour une représentation : par exemple, un jour tu es sur scène pendant deux heures et puis un autre, tu n’y es que pour une heure et demie.

Il se trouve que la vidéo du 22 juin donne à voir, outre le travail d’écriture déjà achevé, seulement deux jours et demi de composition musicale, une journée de mise en scène et une demi-journée de travail sur la lumière. Par conséquent, le spectacle va forcément continuer sa transformation, bien que les spectateurs et nous en étions déjà contents.

Un spectacle est toujours perfectible et il progresse constamment. Le metteur en scène pense qu’on peut aller beaucoup plus loin dans
le travail d’interprétation. Il nous faut donc trouver les moyens qui nous permettront de poursuivre.

À SUIVRE…

Marie-Lou : J’ai vu que vous aviez prévu d’autres restitutions pro-chainement, quelle phase de travail est en cours ?

Fred : La recherche d’autres dates est en cours. En ce moment, on travaille aussi sur la diffusion et le financement parce qu’un album-spectacle-livre mobilise une dizaine de personnes. Tu connais ce processus, pour avoir des dates de concerts, il faut avoir de l’argent et pour obtenir de l’argent, il faut des dates de concerts ; c’est toujours délicat. 

Au-delà de ces questions, la chose importante dans ce projet est le soutien et l’investissement de mes collègues : ils me disent que quoi qu’il arrive, on jouera quand même. [Rires]. Cela signifie qu’il y a une vraie envie partagée, que c’est un réel travail d’équipe.