Après avoir expliqué comment elle est arrivée au théâtre et au «racontage»¹, Assia Saci donne son point de vue féminin sur l’uni-vers du spectacle. Elle aborde ensuite sa col-laboration avec la troupe Kahina et Cie.

Envisageant sa double culture comme une force, elle parle du regard que son milieu pro-fessionnel est susceptible d’y poser. Pour conclure, elle présente son association : La Comédie d’Assia.

¹ Selon l’expression de Serge Martin dans Poétique de la voix en littérature de jeunesse. Le racontage de la maternelle à l’université, éd. L’Harmattan (2015)

Assia Saci – Crédit photo : Pikanoa

Causerie liminaire…

                         Cette causerie liminaire inclut des extraits du morceau Aïcha,                                 par le Hot club de Frank 

Source: http://hotclubdefrank.nl/
Licence: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/deed-music

Assia : J’ai toujours souhaité raconter des histoires, chanter, participer à des spectacles. Il y a treize ans, suite à un événe-ment marquant dans ma vie personnelle, j’ai concrétisé cette envie en prenant des cours de théâtre avant de me lancer.

ÊTRE FEMME…

PAR LA FORCE DES CHOSES

Marie-Lou : C’était une manière d’accomplir quelque chose qui faisait partie de toi mais qui ne s’était jamais exprimé. Et comment tu vis le fait d’être une femme dans ton univers professionnel ?

Assia : Quand tu avances en âge – aujourd’hui j’ai 45 ans- on te propose moins de rôles, que ce soit au théâtre ou au cinéma. On ne te propose plus que de jouer la maman ou, parfois même, la mamie … Il y a beaucoup plus de rôles pour les jeunes comédiennes. Ce n’est vraiment pas évident. 

Il y a quelques années, je me souviens qu’un collectif de comé-diennes s’était fait entendre à ce sujet. En revanche, il y a bien plus de travail pour les hommes, quel que soit le champ artis-tique et quel que soit leur âge… Par la force des choses, les femmes sont poussées à rappeler qu’elles existent alors que pendant ce temps, elles pourraient simplement travailler. 

Marie-Lou : Oui, ça saute au visage dans tous les milieux artistiques mais globalement dans la société. Les questions en jeu dans ce système sont la place que l’on veut bien laisser à la femme, les rôles qu’on lui assigne et ce jeunisme…

Assia : J’ai un souvenir pour illustrer ce que l’on vient de dire. À moment-là, je jouais dans un conte musical berbère. J’étais la conteuse. Dans la troupe, chaque comédien avait sa doublure : la mienne avait 24 ans de moins que moi… Tu imagines le tra-vail de la maquilleuse quand elle devait s’occuper de ma dou-blure ? 

Malgré le maquillage, le public ne s’y retrouvait pas. Je véhi-culais des choses que la jeune comédienne ne pouvait pas par-ce qu’il lui manquait l’expérience de la vie : elle vivait encore chez ses parents, par exemple. Il y avait comme une erreur de casting. Elle était compétente évidemment, mais elle ne corres-pondait pas à ce rôle-là.

SANS ARTIFICE

Marie-Lou :  À présent, pour dépasser cet énième constat et alimenter la thématique «être femme», j’aimerais que tu évoques ta collaboration avec la troupe Khaina et Cie. Comment as-tu rencontré Salika Amara [voir l’encadré en bas de page], la metteuse en scène ? 

Assia : Il y a cinq ans, j’ai fait de la figu[ration] pour le film La Marche [de Nabil Ben Yadir]. Pendant un repas avec toute l’équipe, j’ai eu un fou rire. C’est là qu’une dame s’est levée pour demander qui riait de cette manière. J’ai répondu et elle m’a dit : « un jour, on jouera ensemble ». Elle a donc écrit mes coordonnées … et deux ans plus tard, elle m’a appelée. 

Elle a tenu parole, ce qui n’est pas toujours le cas. Quand on s’est revues, elle m’a parlé de la troupe Kahina et Cie et des thèmes abordés par sa pièce, Sois re-belle et t’es toi. Autour du spectacle, il y avait une exposition qui valorisait les « chibanias », qui sont nos mères courage.

Marie-Lou : Quels thèmes sont abordés dans le spectacle ?

Assia : Le texte a été co-écrit avec Salika dans le cadre des ateliers d’écriture et des improvisations qu’elle a proposés sur des thèmes comme l’école, la religion, la sexualité, la politique, etc… Elle a ensuite retravaillé nos productions pour les théâtra-liser.

Le propos de la pièce est de partager l’expérience quotidienne de femmes qui vivent en banlieue parisienne. Dans notre société, le regard que l’on pose sur elles est bien souvent étriqué… Il se concentre uniquement sur quelques aspects des personnalités, à savoir, le statut, le genre, l’origine, la couleur ou la religion. 

Sois re-belle et t’es toi donne la parole aux « invisibles», qui évoquent leur parcours avec humour et engagement pour se libérer des préjugés dont elles sont l’objet. Ces femmes refusent de subir ces œillères et deviennent actrices de leur émancipation : elles se questionnent, échangent, confrontent leurs points de vue, se rebellent, souffrent mais sourient à la vie aussi.

Marie-Lou : Et il me semble que tu es la seule professionnelle, ce n’est pas le métier des autres membres de la troupe.

Assia : Oui. Salika Amara a fait quelque chose de très beau en réunissant des femmes issues d’horizons différents : elles sont mères au foyer, en recherche d’emploi ou salariées. Ce patch-work forme une troupe intergénérationnelle, les femmes ont de 20 à 60 ans.

Affiche issue de la page Facebook de la troupe Kahina et Cie

SUR LA ROUTE

Marie-Lou : Vous avez joué dans différentes villes aussi, pour-rais-tu en parler ?

Assia : On a évidemment beaucoup joué à Créteil et en Île-de-France mais aussi à Paris [au Centre Culturel Ken Saro-Wiwa, dans le 20e], à Marseille, à Toulouse, à Lille et à Jeumont.

Marie-Lou : Est-ce que tu fais toujours partie de la troupe ou ta participation correspond à un moment particulier ?

Assia : Je me suis mise un peu en retrait pour développer l’activité de mon association [ndr : thème abordé plus ample-ment dans le second feuillet] mais je suis toujours en contact avec Salika et la troupe. Par exemple, je remplacerai une des comédiennes lors de la prochaine représentation. Elle aura lieu le 9 mars à Créteil, à l’occasion de la Journée de la Femme.

Marie-Lou : Pour conclure, pourrais-tu partager le souvenir d’une représentation qui t’ait particulièrement marquée ?

Assia : Oui, une représentation me vient à l’esprit. La mairie [de Montfermeil] avait affrété un car pour permettre à des mamans d’assister à un spectacle pour la première fois. Elles venaient de Trappes, Mantes la Jolie, etc. Pour assurer leur participation, leurs enfants étaient eux aussi conviés parce que, comme partout, certains papas ne les gardent pas. Elles sont sorties hyper heureuses d’avoir passé une soirée à entendre parler d’elles.

Dans cette pièce, j’aborde le thème de la sexualité, je parle de porte-jartelles, de sensualité, etc. Après la représentation, quelques spectatrices ont rougi en disant à ce sujet : «Oui, c’est vrai… le soir venu, on enlève notre voile et une autre vie commence avec notre mari.» 

C’était super d’entendre tout ça. La soirée s’est terminée par un bon repas. Parler de personnes qui n’ont aucune visibilité, rencontrer et échanger avec des femmes qui sortent pour la première fois, c’est aussi pour ça que je fais du théâtre.

À suivre…

AU SUJET DE SALIKA AMARA

Salika Amara – Photo : Daniel Monory

Source : https://salihmara.wordpress.com/

Professeure de lettres à la retraite, Salika Amara est metteuse en scène et militante depuis mai 68, notamment sur des questions relatives au racisme et à l’égalité.

Pour avoir de plus amples renseignements biographiques, rendez-vous sur :

►  le portail Odysséo ( catalogue regroupant des ressources afférant à l’histoire de l’immigration en France, grâce à un énorme travail d’enquête et de recensement effectué par l’association Génériques )

Pour écouter Salika Amara s’exprimer sur son parcours, rendez-vous sur :

► le site de Magma, les podcasts qui donnent la parole aux témoins de l’Histoire

► le site de France Culture

Pour lire un article récent au sujet de son combat, rendez-vous sur :

► le site de l’Humanité

Pour découvrir l’historique de la troupe Kahina, rendez-vous sur : 

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