Assia Saci est comédienne. Dans cet entretien, elle explique comment elle est arrivée au théâtre et au racontage.¹ Elle partage également son point de vue féminin sur l’univers dans lequel elle évolue.

Présentant sa double culture comme une force, elle parle du regard que son milieu professionnel est susceptible d’y poser… Pour finir, elle présente son association : La Comédie d’Assia.

¹ Selon l’expression de Serge Martin dans Poétique de la voix en littérature de jeunesse. Le racontage de la maternelle à l’université, éd. L’Harmattan, 2005.

Assia Saci - Crédit photo : Pikanoa

Causerie liminaire…

Cette causerie liminaire inclut un extrait du morceau A Little Christmas Music de Lena Orsa

Source: https://www.youtube.com/user/ComposerElena/videos

Licence: https://creativecommons.org/licenses/by/3.0/deed.fr

Assia : J’ai toujours souhaité raconter des histoires, chanter, parti-ciper à des spectacles. Il y a 13 ans, suite à un événement marquant dans ma vie personnelle, j’ai concrétisé cette envie en prenant des cours de théâtre avant de me lancer.

ÊTRE FEMME

JEUNISME…

Marie-Lou : Comment tu vis le fait d’être une femme dans ton univers professionnel ?

Assia : Quand tu avances en âge -aujourd’hui j’ai 45 ans- on te propose moins de rôles, que ce soit au théâtre ou au cinéma. On te propose plus que de jouer la maman ou parfois même la mamie … Il y a beaucoup plus de rôles pour les jeunes comédiennes. Ce n’est vraiment pas évident. 

Il y a quelques années, je me souviens qu’un collectif de comédiennes de 45-50 ans s’était fait entendre. En revanche, il y a bien plus de travail pour les hommes,quel que soit le champ artis-tique et quel que soit leur âge… Par la force des choses, les femmes sont poussées à rappeler qu’elles existent alors que pendant ce temps, elles pourraient simplement travailler.

Marie-Lou : Oui, ça saute au visage dans tous les milieux artistiques mais globalement dans la société. Les questions en jeu dans ce système sont la place que l’on veut bien laisser à la femme, les rôles qu’on lui assigne et ce jeunisme …

Assia : J’ai un souvenir pour illustrer ce que l’on vient de dire. À ce moment-là, je jouais dans un conte musical berbère. J’étais la con-teuse. Dans la troupe, chaque comédien avait sa doublure : la mienne avait 24 ans de moins que moi… Tu imagines le travail de la maquilleuse quand elle devait s’occuper de ma doublure ? 

Malgré le maquillage, le public ne s’y retrouvait pas. Je véhiculais des choses que la jeune comédienne ne pouvait pas; parce qu’il lui man-quait l’expérience de la vie : elle vivait encore chez ses parents, par exemple. Elle était compétente évidemment, mais elle ne corres-pondait pas à ce rôle-là.

Marie-Lou :  Pour dépasser cet énième constat et continuer à alimenter la thématique être femme, j’aimerais que tu évoques ta collaboration avec la troupe Kahina et Cie. Comment as-tu rencontré Salika Amara, la metteuse en scène ?

Assia : Il y a cinq ans, j’ai fait de la figu[ration] pour le film La Marche [de Nabil Ben Yadir]. Pendant un repas avec toute l’équipe, j’ai eu un fou rire; c’est là qu’une dame s’est levée pour demander qui riait de cette manière. J’ai répondu et elle m’a dit : « Un jour, on jouera en-semble ». 

Elle a écrit mes coordonnées… et deux ans plus tard, elle m’a appe-lée. Elle a tenu parole; ce qui n’est pas toujours le cas. Quand on s’est revues, elle m’a parlé de la troupe Kahina et Cie et des thèmes abordés par sa pièce, Sois Re-belle et t’es toiAutour du spectacle, il y avait une exposition sur les chibanias, qui sont nos mères courage.

SOIS RE-BELLE ET T’ES TOI

Marie-Lou : Quels thèmes sont abordés dans le spectacle ?

Assia : Le texte a été co-écrit avec Salika pendant les ateliers d’écri-ture et improvisations qu’elle a proposés sur des thèmes comme l’école, la religion, la sexualité, la politique, etc… Elle a ensuite retravaillé nos productions pour les théâtraliser. Le propos de la pièce est de partager l’expérience quotidienne de femmes qui vivent en banlieue parisienne. 

Dans notre société, le regard que l’on pose sur elles est bien sou-vent étriqué… Il se concentre uniquement sur quelques aspects des personnalités, à savoir, le statut, le genre, l’origine, la couleur ou la religion. Sois re-belle et t’es toi donne la parole aux « invisibles ».  

Elles évoquent leur parcours avec humour et engagement pour se libérer des préjugés dont elles sont l’objet. Ces femmes refusent de
subir ces œillères et deviennent actrices de leur émancipation : elles se questionnent, échangent, confrontent leurs points de vue, s’in-surgent, souffrent mais sourient à la vie aussi.

Marie-Lou : Et il me semble que tu sois la seule professionnelle, ce n’est pas le métier des autres membres de la troupe.

Assia : Oui. Salika Amara a fait quelque chose de très beau en réunissant des femmes issues d’horizons différents, des mères au foyer, des femmes en recherche d’emploi ou des salariées. Ce patchwork forme une troupe intergénérationnelle, les femmes ont de 20 à 60 ans.

Marie-Lou : Vous avez joué dans différentes villes, pourrais-tu en parler ?

Assia : On a évidemment beaucoup joué à Créteil et en Ile-de-France mais aussi à Paris [au Centre Culturel Ken Saro-Wiwa, dans le 20e arrondissement], à Marseille, à Toulouse, à Lille et à Jeumont.

Marie-Lou : Est-ce que tu fais toujours partie de la troupe ou ta participation correspond à un moment particulier ?

Assia : Je me suis mise un peu en retrait pour développer l’activité de mon association² mais je suis toujours en contact avec Salika et la troupe. Par exemple, je remplacerai une des comédiennes lors de la prochaine représentation. Elle aura lieu le 9 mars à Créteil, à l’occasion de la Journée de la Femme.

² Ndr : thème que nous aborderons plus amplement dans le second feuillet.

SOUVENIRS…

Marie-Lou : Pour conclure, pourrais-tu partager le souvenir d’une représentation qui t’ait particulièrement marquée ?

Assia : Oui, une représentation me vient à l’esprit. La mairie de Montfermeil avait affrété un car pour permettre à des mamans d’assister à un spectacle pour la première fois. Elles venaient de Trappes, Mantes la Jolie, etc. 

Pour assurer leur participation, leurs enfants étaient eux aussi con-viés parce que, comme partout, certains papas ne gardent pas les gamins. Elles sont sorties hyper heureuses d’avoir passé une soirée à entendre parler d’elles. Dans cette pièce, j’aborde le thème de la sexualité, je parle de porte-jarretelles, de sensualité, etc. 

Après la représentation, certaines spectatrices ont rougi en disant à ce sujet : « Oui, c’est vrai… le soir venu, on enlève notre voile et une autre vie commence avec notre mari ». C’était super d’entendre tout ça. La soirée s’est terminée par un bon repas. 

Parler de personnes qui n’ont aucune visibilité, rencontrer et échan-ger avec des femmes qui sortent pour la première fois, c’est aussi pour ça que je fais du théâtre.

Salika Amara – Crédit Photo : Daniel Monory

Salika Amara est enseignante de Lettres à la retraite, metteuse en scène, auteure et  présidente de l’association Filles et Fils de la République. Cette militante de la première heure était l’une des responsables du collectif parisien de la Marche pour l’égalité et contre le rascisme (1983) et fondatrice de la troupe Kahina (1974).

À CONSULTER :

►► Quelques éléments biographiques sur le portail ODYSSÉO (qui répertorie des ressources sur l’histoire de l’immigration de 1800 à nos jours)

►► L’historique de la troupe Kahina sur le blog l’association GÉNÉRIQUES (organisme de recherche et de création culturelle sur l’histoire et la mémoire de l’immigration en France aux 19e et 20e siècles)

À ÉCOUTER :

►► une interview sur le site MAGMA

►► une interview sur FRANCE CULTURE – LSD, LA SÉRIE DOCUMENTAIRE