TON ENTRE DEUX RIVES

Marie-Lou : Comment tu investis ta double culture ?

Assia : Bien qu’étant arrivée en France à l’âge de six ans, je me suis toujours considérée comme Franco-Algérienne. Mais ce que je suis ne se restreint pas à ces deux sphères; le fait d’avoir une double culture m’a aussi ouverte à toutes les autres.

Quand je discute avec des gens sensibilisés aux relations entre l’Algérie et la France pendant la colonisation puis la Guerre d’Algérie, je me rends compte que certains pensent tout com-prendre de ces situations pour les avoir lues ou vues, par bri-bes, à la télé. 

Moi j’ai également bénéficié du récit de mes grands-mères et arrière-grands-mères, de mes oncles et tantes qui ont été témoins de cette Histoire. Selon moi, c’est un trésor de pouvoir croiser les regards. C’est comme lorsqu’ici, je parle avec un très vieux monsieur qui a vécu la Deuxième Guerre Mondiale ou fait de la Résistance. Je suis très heureuse d’entendre l’expérience qu’il me transmet. 

Tous ces témoignages sont un héritage immatériel, j’y puise ma force et j’en suis très fière. Je me nourris beaucoup de la parole des Anciens, quel que soit leur continent, même si parfois leur discours est empreint de nostalgie. Tu sais, le fameux « À mon époque…».

Marie-Lou : S’il y a une chose que je chéris aussi dans la culture guinéenne, c’est le respect de la voix des Anciens. Ce cas-là est présent dans bien d’autres cultures également : c’est ce que certains didacticiens des langues-cultures appellent les « uni-versels singuliers ».¹  

Il ne s’agit pas d’un respect qui serait dû mais qui s’impose quand on se trouve confronté à leur expérience. À l’heure où un jeunisme parfois exaspérant s’abat sur nos sociétés, ça rend d’autant plus humble et donne à réfléchir…

J’imagine que la richesse dont tu parles est un aliment halluci-nant pour le jeu théâtral ?

Assia : Oui, carrément. Pendant les répétitions pour Sois re-belle et t’es toi, Salika Amara nous avait demandé d’amener la photo de notre mère ou d’une de nos grands-mères. Je me rappelle donc avoir joué face à la photo de ma grand-mère, femme qui m’a élevée. 

Je m’impliquais encore plus fort : pour moi, toutes ces femmes étaient parmi nous. Leur présence m’a énormément convo-quée. Elles n’avaient rien mais se sont battues pour valoriser et accompagner leur famille : on ne peut que les respecter.

Marie-Lou : Ce dont tu me parles me fait penser à l’approche dite interculturelle. Dans cette démarche, la rencontre d’autres cultures permet non seulement de dépasser les stéréotypes mais aussi une meilleure connaissance de soi : en tant que membre d’une communauté linguistique et culturelle, on se positionne aussi en tant qu’individu.

L’interculturel permet aussi d’observer que d’un groupe à l’autre, certaines pratiques, ancrages, etc. se retrouvent, et ce, quelles que soient les époques. Pour le coup, il n’y a pas de frontières. Cela amène à relativiser la primauté supposée d’une culture sur l’autre et de décloisonner son regard. 

Que ce soit en éducation comme dans les arts, je trouve cette approche hyper intéressante. À mon sens, elle n’est pas suffisamment répandue, cet angle mériterait vraiment plus d’attention .

Assia : Eh bien dans ce cas, tu vas avoir du travail Marie-Lou… [Rires conjoints]

¹ C’est notamment le cas de Louis Porcher [sociologue, écrivain et didacticien] qui, dans Manières de classe (1987, éd. Didier) convoque ce concept pour rénover l’enseignement des langues étrangères en y incluant celui de la culture dans son sens anthropologique.

Louis Porcher évoque  l’ « universel-singulier » pour désigner l’ensemble des phénomènes «qui ont lieu quel que soit l’endroit, mais que chaque société traite de sa propre manière » [citation extraite de Cent mots pour l’éducation comparée, Louis Porcher et al., éd. L’Harmattan, 2011 ]

AU SUJET DU STÉRÉOTYPE…  DANS LES ARTS ( ? !)

En rebondissant sur ma précédente prise de parole, Assia a spontanément partagé son témoignage.

Assia : À ce sujet, je voulais te dire que ces derniers temps, j’ai joué pour le cinéma : j’apparais dans quatre ou cinq films.  Et à chaque fois, on m’a proposé le rôle d’une djihadiste… Certaines directrices de casting étaient à la limite de s’excuser en me di-sant « On sait bien que tu peux jouer d’autre rôles mais pour ce film-là, on a besoin de …» . J’ai donc mis un foulard et enfilé un djilbeb. 

J’ai participé au tournage de la série Paris, etc. avec Zabou [Breitman] et pareillement… J’incarnais une femme voilée criant sa haine face aux Femen, qui, seins nus, représentaient la liberté. Je suis comédienne et dois pouvoir tout jouer; d’ailleurs et comme toujours, je me suis investie dans ce rôle-là. Mais force est de constater le raccourci : Assia Saci  est Maghrébine, donc, elle jouera une djihadiste.

Sur le tournage dont je te parle, je me suis retrouvée en djilbeb avec deux autres nanas. J’avais déjà eu l’occasion de tourner avec Zabou et finalement on a sympathisé. Je me suis donc adressée à elle en lui disant que parmi les djihadistes, hommes ou femmes, il y a avait aussi des blonds aux yeux bleus. 

Zabou m’a répondu « Tu n’as pas tort mais sur notre casting, on n’avait pas appréhendé le personnage de cette manière. » Finalement, parmi toutes les personnes qu’elle avait invitées à jouer, elle a également choisi une blonde aux yeux bleus pour incarner une djihadiste. 

J’étais contente de ce choix; cela dit, j’aurais aussi pu incarner une Femen . Ça ne m’aurait absolument pas dérangée de jouer les seins nus. Pour moi, ce n’est pas un problème.

Marie-Lou : Ce n’est pas toi le problème, mais le rôle auquel on t’assigne. Bien que tu me parles d’artistes qui proposent des sujets intéressants, il se trouve qu’un problème persiste dans ce qui est véhiculé : le stéréotype. Je me demande à quel moment ils vont en sortir. Sans pour autant dire que c’est leur mission, il est normal d’attendre que le cinéma et l’audio-visuel soient représentatifs de la société dont ils émergent.

Il y a quand même une répercussion immédiate à la diffusion de ces travaux : les gens regardent ces films ! Les personnages stéréotypés qu’on y montre ne font qu’alimenter les préjugés. Si les rôles offerts à certains comédiens les enferment dans des cases, comment veux-tu faire évoluer les représentations des uns et des autres ?

Assia : Dans ce cas, ça ne fait que conforter des opinions négatives à l’égard de la différence. C’est tout. J’ai également participé au tournage du film Mignonnes, de Maïmouna Doucouré. La dernière scène était celle d’un mariage. Je suis arrivée dans une robe rouge, bling bling, comme toutes les autres femmes. 

À un moment, la costumière a voulu me mettre un voile. J’ai refusé en lui expliquant qu’au moment où les femmes se retrouvent dans les mariages, elles sont dévoilées… Elles mettent leurs plus belles tenues, s’amusent, dansent, chantent, font les youyous. 

Ce sont plutôt les Anciennes qui gardent le voile. Sur le tournage, il y avait une grand-maman de 75 ans : évidemment, dans son cas, il est impensable de le lui enlever ! Quoi qu’il en soit, dans les exemples que j’ai donnés, l’Afrique est cantonnée au foulard. Ça changera peut-être un peu avec nos filles, mais pour l’instant… 

Marie-Lou : Oui, il faut espérer … Mais ce qui fait changer les regards est le fait d’occuper nos places sans attendre qu’on veuille bien nous les donner. Nous faisons partie prenante d’une société cloisonnée malgré un discours qui prône l’ouverture. Il est légitime de dire les faits tels qu’ils sont. 

Pour déclencher une prise de conscience et proposer une alternative, la voix des citoyennes et citoyens concernés est importante, mais aussi celle des autres : bien heureusement, les premiers intéressés ne sont pas les seuls à faire ce constat. En parler entre convaincus reste facile, mais en discuter là où ce n’est pas « attendu » est encore mieux.

À ENTENDRE ET À VOIR SUR LE MÊME THÈME

Sur YouTube :

Le court-métrage d’Alain «Biff» Etoundi au sujet du financement de son projet cinématographique

Sur YouTube :

Un extrait du documentaire d’Aman-dine Gay, Ouvrir la voix, au sujet des stéréotypes dans le milieu artistique

Sur Facebook (Loopsider) :

decoloniser les arts-4dbab4bba0c546cba14841aac80ab51c

Cliquez sur la légende pour être redirigé(e) vers la vidéo ▼▼▼

LA COMÉDIE D’ASSIA

Assia : Oui, exactement. Il s’agit d’occuper sa place et de provo-quer des occasions. Voilà pourquoi j’ai créé mon association en vue de travailler comme je souhaite le faire. Je suis lasse de me battre pour démontrer que mes compétences sont plus larges que les rôles pour lesquels on m’emploie. 

Marie-Lou : On passe à un exemple d’alternative. Pourrais-tu expliquer en quoi consiste ton travail au sein de l’association La comédie d’Assia

Assia : Je donne des cours de théâtre en m’adressant à tous, mais le public avec lequel je travaille actuellement est essen-tiellement enfantin. Je propose des cours particuliers à des ado-lescents également. Très bientôt, je vais mener un stage de trois jours avec des enfants âgés de 4 à 13 ans.

Marie-Lou : Donc dans un premier temps, tu t’inscris dans la transmission. Sur quels axes travailles-tu en priorité avec ces enfants et adolescents?

Assia : Je vise d’abord le lâcher prise et la confiance en soi pour permettre un ancrage qui ouvre sur l’écoute et l’expression. La cohésion de groupe est importante aussi. C’est le préalable à l’émergence du jeu théâtral. 

Ensuite, je les amène à improviser dans le cadre de situations données et cela permet de construire avec eux les interactions verbales, la mise en espace, les déplacements, les décors pour les scénettes en question. Cela leur donne la possibilité d’occu-per à la fois de le rôle d’observateur et d’acteur et de réfléchir à la construction d’un spectacle dans sa globalité.

Marie-Lou : Ta démarche me fait penser à celle que Christine Page décrit dans son ouvrage Éduquer par le jeu dramatique [éd. ESF, 1997] ¹. C’est vraiment très formateur pour les enfants aux-quels tu t’adresses.

¹Dans son ouvrage [page 15], Christine Page fait référence à Hélène Beauchamp pour définir le Jeu Dramatique mis en oeuvre dans les ateliers de pratique artistique à destination du jeune public :

Marie-Lou : Ton initiative est  récente et pour l’instant, tu déve-loppes ton activité, mais quelles sont tes perspectives à plus long terme ?

Assia : Oui, ce sont les prémices. Pour l’instant nous sommes deux mais j’envisage d’élargir le champ des pratiques artistiques offertes et le but est de créer un collectif . J’aimerais que les publics puissent pratiquer le théâtre, le chant, la danse, le cirque et différents arts plastiques. D’autre part, je souhaite aussi proposer des créations en m’associant avec d’autres professionnels en vue de faire plaisir aux gens qui viendraient assister à ces spectacles.

Marie-Lou : C’est super chouette d’envisager des spectacles dans lesquels plusieurs disciplines s’associent et dialoguent . Ça sous-entend une réflexion en évolution constante et à mon sens, la pluridisciplinarité, bien loin du « flou artistique », demande encore plus d’écoute et de rigueur pour que cela fonctionne en servant le propos.

Assia : Je voudrais que les gens assistent à un tableau en mou-vement, qu’ils puissent regarder dans plusieurs directions qui convergent pour construire un ensemble composite mais por-teur de sens.

Marie-Lou : En guise de conclusion, quels mots illustreraient ta conception de l’art de la culture ?

Assia : Tout simplement, le partage, la réflexion collective, le plaisir, l’ouverture et le faire ensemble .

Marie-Lou : Merci beaucoup de tes réponses, il ne me reste plus qu’à te souhaiter une belle et longue route.

À bientôt !

Logo---la-feuille-azimutée-200x200

Laisser un commentaire

Donec vulputate, commodo fringilla neque. Sed libero. dolor.