HISTOIRE INTIME D’ELEPHANT MAN

Durée : 1h15 – Dès 14 ans

Écrit, conçu et interprété par Fantazio

Collaboration artistique avec
Patrice Jouffroy, Pierre Meunier et Nicolas Flesch

Mise en lumière par Hervé Frichet

Rapport sonore par Émile Martin

Production et production déléguée par
le CPPC – Centre de Production des Paroles Contemporaines

Photo de Peter Lewicki - site Unsplash

Avant d’aller voir ce spectacle, j’ai interrogé Fantazio à son sujet.

Marie-Lou : Pour donner une illustration concrète à un des chemins créatifs que tu as empruntés, j’aimerais reparler de l’élaboration du spectacle, de son évolution. Tu m’as dit qu’il y en avait 6 versions.
Comment es-tu passé d’une étape à l’autre et pourquoi ?

Fantazio : Ça a été un long travail de débroussaillage. C’était comme si je m’étais éloigné très fort de moi avec la musique et qu’il fallait retourner à une sorte de dépouillement, sans mes outils habituels, les artifices avec lesquels j’étais allé loin : l’instrument et le chant.

Au tout début, j’ai bossé avec Patrice Jouffroy de la Cie Théâtre Group (Lons le Saunier) qui m’a fait repartir de rien. Je souhaitais me diri-ger vers des choses très cérébrales mais lui ne s’inscrivait pas dans cette démarche : il portait un regard bienveillant mais pas du tout intellectualisé. Finalement, c’était plutôt bien. 

Les premières étapes renvoyaient à un jeu de schizophrénie. Je jouais un personnage envahi par des voix multiples; il était avalé par tout ce qu’il voyait. Il n’avait ni noyau ni personnalité propre. Après, l’idée a été de construire une trame. 

Tout simplement, aller d’un début à une fin. C’est justement ce dont je souffrais quand je faisais de la musique, j’avais l’impression que ça pouvait ne jamais s’arrêter. Il n’y avait pas de forme, pas de structure, pas de squelette.

Dans ma recherche, il y a eu des évolutions brusques entre les diffé-rentes versions parce que je le jouais peu, simplement. Il arrivait que je n’aie personne pour le défendre et le vendre, alors six mois passaient sans que je l’investisse. Quand j’y retournais, je remettais beaucoup les choses en cause.

Il y a eu des égarements aussi : dans certaines versions, je me suis remis à « faire le comédien » : au début, cet homme déroulait sa pensée, faisait des associations d’idées assis à une table. Il essayait de faire des théories enfantines, se confondait avec tout. 

Il était le représentant d’une pensée qui dérive et à un moment, je me mettais à imiter des mecs de la culture, très mielleux ; je jouais une sorte de stéréotype. Ça me plaisait de le faire mais on m’a très vite dit que je m’égarais et que ça glissait vers le « one man show ». 

Comme l’important était le fil de cette pensée et non le comédien montrant son savoir-faire, j’ai arrêté parce que ça faisait perdre de la profondeur au propos. Pour finir, il y a eu une étape où j’avais très peur d’introduire des éléments autobiographiques. 

J’étais effrayé par le fait de me livrer très sincèrement. Je m’inter-disais parler d’événements relatifs à ma vie, à mes traumatis-mes d’enfance. J’ai oscillé entre la possibilité et l’impossibilité d’en parler. Finalement, j’ai résolu la question en me disant que ce n’était pas grave puisque ce n’était pas le propos.

Dans cette sixième version, je m’approche de plus en plus de ce que j’avais ressenti il y a quelques années. Un étalage de pensée au fil duquel, par hasard, les gens peuvent s’identifier à un moment puis ne plus du tout se retrouver la seconde d’après. 

C’est un jeu permanent de perte et de retrouvailles, un aller-retour constant entre le don de choses très intimes et le fait de les ense-velir. C’est un jeu d’apparition-disparition.

Très curieuse de découvrir sa proposition artistique, j’ai réservé une place. Le soir du spectacle, je suis sortie de la salle totalement ravie. J’étais néanmoins incapable d’exprimer mon ressenti avec justesse. Effet papillon de l’homme éléphant ? Les mots ont émergé à leur rythme, quelques jours plus tard :

L’ambiance dans la salle est légère, discussions et rires-ponctuations semblent dédaigner le bruissement de quelques signes avant- coureurs. L’espace scénique est sobre et ouvert, le décor s’en est absenté. Seuls, trônent une petite table, ses vieux dossiers, une chaise et un micro.

En dévoilant ces éléments, l’éclairage paraît annoncer un sujet fondamental, resté en suspens. Les gradins sont également illumi-nés : une invitation au dialogue intérieur se profilerait-elle ?

Nous y sommes. Fantazio entre, se déplace lentement puis s’assoit. Rien ne filtre jusqu’à l’éclosion du verbe. La distance parcourue depuis les confins d’une mémoire se matérialise. À peine les mots sont-ils prononcés, que l’on ressent leur consistance. Nul besoin de signifier leur station par la chair avant l’ancrage dans l’esprit, extra-vagant.

L’éclairage se resserre à mesure que la pensée avance : désormais, la table est baignée dans un halo. Progressivement, la salle plonge dans l’obscurité. Comme pour laisser la voix du personnage faire son chemin, des méandres de la trame à un détour de notre his-toire.

La parole trouvera un endroit où se lover, assurément : l’acuité du propos nous amène à l’accueillir sans résistance. J’ai l’impression de me réduire à un millier de particules, à cet « état gazeux » évoqué par le comédien qui nous apostrophe pour questionner le monde que l’on s’est créé, tantôt avec humour, tantôt avec gravité.

Il orchestre une constellation d’images et de voix surgissantes : la sienne, la leur, la nôtre ? Il suit une piste puis la délaisse pour une autre, parfois improvisée. Enraciné à la fois dans des considérations originelles et actuelles, son discours inclut avec agilité l’écho qu’il suscite dans la salle. 

Dans ce flux oratoire, nous sommes doucement embarqués d’un point névralgique au suivant : tour à tour, ils invitent à sonder nos géométries segmentées. 

Fantazio alimente ce monologue avec une vivacité foisonnante qui n’est pas sans rappeler la liberté du jeu enfantin. D’une rive à l’autre de cet amalgame étrange, tout renvoie à l’éclatement : le langage manié avec brio, les déplacements sur scène ou dans le public, l’am-plification microphonique de certaines idées.

L’artiste nous engage aussi à reconstruire de l’unité, en soi et ensemble, comme lorsqu’il incite le public à reprendre en chœur une formule « fluidifiante ». Observer la dispersion, rassembler, transformer le morcellement puis ne faire qu’un, à nouveau. Sans jamais plus ignorer les failles et le tumulte qui en font partie.

Dans le lointain, côté cour, la difformité d’Elephant Man est évoquée par l’ombre projetée sur le rideau. Envisagé comme un contre-modèle, le monstre souhaite-t-il nous amener à réfléchir à la défini-tion de notre identité ? Il semble que cette silhouette imparfaite ap-paraisse en opposition à la convention, à la sclérose du regard porté sur soi, sur l’autre.

Des questions m’assaillent : sommes-nous réellement vivants et libres en refusant d’éprouver nos aspérités ? En acceptant d’évoluer dans une société où chaque chose demeure à sa place ? D’autres interrogations arrivent et me sautent au visage. Impossible d’y répondre à l’issue du spectacle. 

Étourdie par ce fil décalé et euphorisant, je décide de m’octroyer le temps de le dérouler. Autant de fois que nécessaire pour en appré-cier toute la densité.

Photo de Nicolas Joubard sur le site du CPPC