Au second plan de l’ image, Jihem Saint-Juste 
Mes deux yeux – Crédit photo : Magalie Tesserand

JIHEM SAINT-JUSTE

est sculpteur et bassiste. Je l’ai rencontré il y a six ans, en participant à l’une des jam sessions organisées par l’Entre-Monde.

Dans cet entretien, il évoque quelques étapes de son parcours artistique. Au travers de son expérience à l’Entre-Monde, la friche culturelle dont il était responsable, il partage son regard sur lieux alternatifs.

Cet échange à été l’occasion pour nous de questionner la place réservée aux initiatives à but non lucratif au sein des politiques culturelles municipales, à l’instar de bien d’autres.

En effet, la notion de friche culturelle, liée à celle de tiers-lieu, recouvre bel et bien une infinité de réalités qu’il nous a semblé important de considérer.

LES PRÉMICES DU PROJET

DU VOYAGE ÉMERGE L’IDÉE

Marie-Lou : Comment le projet a-t-il émergé ?

Jihem : L’idée m’est venue 4 ou 5 ans avant l’ouverture de l’Entre Monde. En 2000, je suis allé en Angleterre. J’étais censé y rester deux semaines mais finalement j’y ai vécu pendant un peu plus d’un an. Là-bas, j’ai observé que l’on pouvait concrétiser des initiatives sans se laisser limiter par l’argent.

Par comparaison, je constate qu’en France on est moins en mesure de faire vivre les projets alternatifs parce qu’ils dépendent énormé-ment des subventions. En Angleterre, il y a plus d’autonomie par rapport à ces questions et la possibilité de faire vivre une proposi-tion n’est pas entravée.

SQUAT ARTISTIQUE

Marie-Lou : Qu’as-tu fait à ton retour ?

Jihem : En revenant d’Angleterre, je me suis installé à Paris. Je faisais de la musique dans les bars de Pigalle et vivais dans un super espa-ce avec d’autres artistes. On a transformé un ancien peep show en un endroit vraiment extraordinaire.

Marie-Lou : Combien de temps avez-vous squatté ?

Jihem : Ça a duré un an et demi, entre fin 2000 et 2002. Ce squat-là m’a beaucoup appris. Sur place, le groupe était hyper cosmopolite. Les artistes venaient d’un peu partout : ils étaient italiens, tchèques, français ou israéliens.

Il y avait d’autres résidents aussi. Par exemple, un vieil homme origi-naire du Soudan et des Trans[genres] qui travaillaient sur le trottoir d’à côté. Du coup, la communauté  forçait le respect et il y avait tou-jours beaucoup de monde.

Marie-Lou : Est-ce qu’il y avait une dynamique commune de créa-tion ou chacun réalisait ses projets de son côté ?

Jihem : Dans les précédents squats, j’occupais quelques pièces mais ne m’investissais pas vraiment dans la vie des lieux. Il y avait beau-coup de teufeurs et une forte circulation de produits. J’ai toujours gardé une distance par rapport à tout ça et j’étais plutôt à fond dans mes projets.

À Pigalle, c’était différent; le squat était plus petit, on n’avait pas d’espace personnel pour créer. Tous les artistes étaient obligés de travailler à un projet commun avec de très petits moyens. 

À l’époque, on ne le nommait pas, mais le lieu fonctionnait comme un cabaret. Mon travail de plasticien s’est transformé : avec d’autres, je créais un univers pour donner une identité au lieu. Et c’est peut-être comme ça qu’est né l’esprit de l’Entre Monde.

DÉPART FORCÉ…

Marie-Lou : Dans quelles circonstances avez-vous quitté le lieu ?

Jihem : On était entourés de peep shows et de bistrots qui ven-daient le café à 2 euros minimum. Nous, on proposait autre chose : c’était un bar à prix libre. Quand tu entrais, il y avait systématique-ment de la musique ou une performance.

Du coup, au bout de quelques mois, l’adresse était bien fréquentée. Les gens n’allaient plus se faire arnaquer dans les bars d’à côté, ils adhéraient complètement à notre démarche. 

Evidemment, les gérants des établissements voisins faisaient la tronche. C’est pour cela d’ailleurs qu’on a fermé : avoir un spot de ce type à Pigalle était rare et on n’avait pas conscience de la valeur du mètre carré.

On était tellement hors codes que ce genre de considérations nous a échappé… jusqu’à ce qu’il nous arrive quelques péripéties. Au début, on nous a « gentiment » mis la pression. Puis relativement vite, on nous a envoyé une équipe de gros bras pour nous chasser. Ce jour-là, deux copines de passage nous ont évité une intimidation plus grave.

Au moment où ces mecs sont arrivés, elles étaient seules dans le squat. Elles leur ont expliqué qu’elles nous rendaient visite et qu’ elles n’avaient aucun endroit où dormir. Pendant qu’elles parlaient, la mère d’une des filles a appelé depuis Israël. Ce coup de fil a per-mis de détendre l’atmosphère et finalement, ils sont partis.

Cela dit, Ils n’ont pas oublié d’insister pour que nos amies nous transmettent leur message : bien sûr, il fallait que l’on trouve très vite un autre lieu… On a tout de suite compris qu’il fallait partir sans discuter.

Crédit Photo : Olivier Quenardel et Jihem Saint-Juste

COMMENT C’ÉTAIT, L’ENTRE-MONDE ?

UN LIEU OUVERT ET RESPECTÉ

Marie-Lou : Dans quel état d’esprit as-tu ouvert l’Entre Monde ?

Jihem : À l’origine, il n’y avait pas de volonté de créer un lieu culturel. Mais l’Entre Monde l’est devenu grâce aux gens qui s’y sont intéres-sés. Je pense que si j’avais projeté d’ouvrir un lieu pour proposer des concerts, des expositions et des performances, l’initiative n’aurait pas eu cette dimension.

Je ne me rendais compte de l’écho que l’atelier pouvait avoir. Mais depuis qu’il a fermé, je reçois plusieurs coups de fils par jour : on me demande où et quand je recommencerai. À Aubervilliers et plus largement, en région parisienne, il y a très peu de lieux de rencon-tre. 

À l’Entre Monde, nous avions pris le parti d’évincer toute logique commerciale. Tout le monde pouvait venir, il fallait simplement res-pecter le fonctionnement du lieu. 

Par exemple, bien que l’on vende des boissons à des prix très bas, on laissait les gens venir avec les leurs. Très vite, en observant notre organisation, ils se sont mis à consommer au bar avant de s’installer à table avec leur propre bouteille.

Autre exemple : le deuxième atelier n’était pas loin d’un quartier défavorisé. Pour accéder à cet espace de 400 m2, on passait soit par la grande avenue, devant la mairie; soit par le quartier qui se trouve juste à côté. 

Lorsque certains habitants arrivaient en mode «voyous», ils se faisaient vite recadrer par leurs potes; qui eux, connaissaient. Progressivement, il s’est installé un véritable respect pour l’endroit.

Marie-Lou : Oui, j’ai le souvenir d’une ambiance sereine et d’un lieu traversé par des personnes très différentes les unes des autres. Auto-régulation et fluidité. C’était un plaisir.

Modules encageolés (janvier 2016)

Crédit photo : Olivier Quenardel et Jihem Saint-Juste       

UN LIEU PLURIDISCIPLINAIRE

Marie-Lou : Il y a eu deux endroits distincts à deux périodes diffé-rentes pour ce projet, n’est-ce pas ?

Jihem : Oui, tout à fait. Le premier atelier faisait environ 80 m2; il se trouvait dans la rue des Cités. Le second, bien plus grand, a ouvert dans la rue des Noyers.

Marie-Lou : Quel était le principe ?

Jihem : Sans pour autant empêcher ceux qui le souhaitent de rester dans leur coin, l’idée était de favoriser la collaboration entre les artistes en présence.

Marie-Lou : Tu es musicien à la base, est-ce que les activités des différents ateliers n’étaient pas liées en partie à ce que tu es ?

Jihem : J’ai commencé le solfège à 12 ans. J’ai pris cours de piano et de guitare classique mais ça m’a dégoûté. Du coup, j’ai longtemps boudé la musique. C’est en m’investissant dans le premier atelier que je m’y suis à nouveau concentré. Je me suis rendu compte qu’on pouvait réunir beaucoup de monde par ce biais-là.

Jihem : Dans le second atelier, on a eu la place de proposer des expositions et des ateliers également. L’art étant un phénomène global, on ne pouvait pas faire vivre un lieu uniquement dédié à la musique.

Marie-Lou : Bien au contraire, certains endroits sont dédiés à une spécialité et se retrouvent estampillés. Qu’en penses-tu ?

Jihem : Je comprends ça de plus en plus. Pour que le lieu existe, il faut qu’il y ait une « étiquette ». Bien que les gens y trouvent leur compte, le pluridisciplinaire reste souvent peu lisible pour la munici-palité dans laquelle tu es. 

Ça a été notre problème d’ailleurs. Tout d’abord, on n’était pas une association; ensuite, on ne demandait pas de subventions, et pour finir,on proposait des événements qui mêlaient divers domaines…

Pendant longtemps, l’équipe municipale n’a pas compris ce que l’on faisait. Quand tu parlais de l’Entre Monde, certaines personnes  pen-saient uniquement aux jams. Pourtant, on est beaucoup intervenu à l’extérieur.

DANS L’ESPACE PUBLIC

Marie-Lou : Tu pourrais me parler d’une de vos interventions à l’extérieur ?

Jihem : Pour te donner un exemple, on a organisé la décoration des arbres d’Aubervilliers pendant deux années consécutives. Si on avait été une association, il aurait fallu demander une autorisation… Et la ville aurait mis huit mois avant de nous répondre que ce n’était pas possible. Or, comme nous formions un collectif citoyen, on a un jour décidé d’investir les rues de notre ville.

Marie-Lou : Ça ressemble à du happening. À un moment donné, des citoyens s’emparent de leur espace de vie et tout le monde est invité
à y participer.

Jihem : La première année, les gens ne s’attendaient pas du tout à ça. Ils se sont réveillés un matin et ont vu les arbres transformés. On a fait appel à des plasticiens, certains projets étaient ambitieux et on a senti de la réticence chez les gens. La deuxième année, on a d’abord frappé aux fenêtres en expliquant notre démarche et en invitant clairement les habitants à participer.

Marie-Lou : En étant sollicités et inclus dans la démarche, j’imagine que les gens se sont impliqués cette fois-ci ?

Jihem : Oui, carrément. La première année, on a certainement proposé des productions trop éloignées du public. Les gens ne  comprenaient pas ce qu’on faisait. Par exemple, on a recouvert un arbre de papier journal puis on y a suspendu des cages pleines de
bouquins.

Habillage des arbres dans l’espace public : cliquez sur la galerie !

Crédit photo : Jihem Saint-Juste et Olivier Suenardel

Crédit photo :  Jihem Saint-Juste                        ▲ Le Mur d’Expression (2014-2015) 

C’est comme les « boîtes à lire » que tu vois un peu partout main-tenant. Tu choisis un livre, prends le temps de le parcourir avant de le reposer là où tu l’as trouvé. On m’a fait certaines critiques quant à cet arbre : on aurait mis à disposition des livres trop « subversifs ».

Marie-Lou : Des livres subversifs par rapport à quoi ?

Jihem : On se le demande… En tout cas, on avait des détracteurs. Certaines personnes se sont montrées hostiles à ce genre de démarche : quelques installations ont été dégradées et des livres, déchirés.

C’est pour cela que la deuxième année, on s’est dit qu’il fallait absolument faire appel aux habitants avant de commencer. Le ré-sultat était très hétérogène : entre deux arbres chiadés, tu pouvais en trouver d’autres, décorés avec des guirlandes. Mais au final, ça a bien fonctionné et c’est l’essentiel.

C’était comme le Mur d’Expression de l’atelier. Dans une soirée, de superbes dessins pouvaient en côtoyer des simplissimes; mais lorsqu’on en faisait le tour avant de tout repeindre, on trouvait ça super intéressant à chaque fois.

Marie-Lou : Oui, ça racontait l’histoire de la veille, un peu toute l’essence de la soirée.

RESTER ANONYME…

Marie-Lou : Moi j’ai adoré débarquer à l’Entre Monde pour toutes ces raisons. Je recherchais aussi un endroit où participer à des jams sans avoir à inscrire mon nom sur une très longue liste, un endroit où il les groupes ne viennent pas pour faire un show case.

Jihem : Je pense que ces moments ont bien marché à l’Entre Monde parce que c’était exclusivement de l’impro. Dans la boîte à musique, il n’y avait aucun coordinateur mais ça fonctionnait bien.

J’appréciais beaucoup cette chose-là. Si les gens voulaient qu’il y ait une bonne circulation, c’était à eux de s’organiser. Je n’intervenais pas, de manière volontaire : étant reconnu comme le responsable du lieu, je pouvais entendre 200 fois mon nom dans une soirée…

Encore mieux, dans le premier atelier, les gens savaient peu qui tenait le lieu, à part les musiciens que j’invitais. Mon caractère fait que je n’aime pas me mettre en avant. Tu pouvais arriver tous les soirs de la semaine sans qu’il n’y ait jamais la même personne au bar. 

C’était tellement libre que lorsqu’il n’y avait personne au bar, soit un membre du public servait ceux qui attendaient, soit les gens se servaient et laissaient le prix de leur boisson dans la caisse. 

Juste magnifique ! J’aimerais beaucoup recréer ce fonctionnement -là dans le prochain lieu que je vais investir. Et dans cette optique, il faut que je reste anonyme.

Quand des artistes graffeurs investissent l’Entre Monde (avril 2016)

Crédit Photo : Julien Bonet