Pourquoi et comment transmettre la poésie alors qu’elle souffre encore d’un manque cruel de visibilité, malgré le foisonnement de la création contemporaine ?

D’autre part, à l’heure où l’Éducation Artistique et Culturelle s’inscrit au cœur des missions de l’école, comment envisager un enseignement de la poésie dans lequel cet art du langage pourrait revêtir la place qu’il mérite ? Être le lieu d’une expérience commune ?

« La poésie ne sert pas à être expliquée et commentée. Elle existe pour être vécue, éprouvée, pour être le lieu d’une expérience » disait Rainer Maria Rilke. Une citation comme un projet et son point de départ. Ces mots auront accompagné tous les élèves que j’ai eu le plaisir de rencontrer cette année. Ils étaient lycéens, impliqués dans un comité de lecture poétique ou écoliers, diseurs de poésie.

Mais commençons par le commencement.

CES MAUX QUI COLLENT À LA PO…

UN RÉSEAU RAMIFIÉ

La poésie bénéficie du déploiement d’efforts incontestables en sa faveur. Depuis sa création en mars 1999,  à l’initiative de Jack Lang, Emmanuel Hoog et André Velter, le Printemps des Poètes fait office de Centre National pour la Poésie. 

En plus de coordonner la célèbre manifestation francophone, tous les ans au mois de mars; cette association conseille, propose des formations, encourage la création et initie des partenariats annuels.

Sur le territoire national, un large réseau s’est construit autour ce domaine artistique. Il est composé

  • d’entreprises comme la RATP, la MAIF ou la MGEN
  • de nombreuses maisons d’édition, librairies et bibliothèques
  • de communes labellisées « Villes et villages en poésie » 
  • de lieux dévolus, comme les Maisons de (la) Poésie
  • de salons et du Marché de la Poésie. ¹

Pour finir, un nombre considérable d’actions et de rencontres ont éclos. Les festivals Voix Vives de Méditerranée, Lectures sous l’arbre, feu Les Voix de la Méditerranée, MidiMinuitPoésie, Poésie dans(e) la rue, Et Dire et OuïssanceExpoésie, Parole Ambulante ou Poesia en sont de beaux exemples.

BOUDÉE, MALGRÉ TOUT

Néanmoins, dans la sphère sociale, la poésie souffre de certains maux. Force est de constater le faible pourcentage de lecteurs de poésie et de ventes de recueils. On s’en détourne. En 2008, le lectorat représentait 9% des personnes interrogées. ² En 2016, les secteurs du théâtre et de la poésie représentaient conjointement 0,5% des ventes sur 434,5 millions de livres vendus. ³

Il existe de nombreuses revues poétiques mais leur diffusion a lieu majoritairement au sein du cercle fermé de leurs abonnés.  Bien qu’on ait accès à la production étrangère par le biais de traductions ou d’éditions bilingues, celui-ci reste limité. 

Par ailleurs, France Culture a réduit la place accordée à la poésie la  dans son paysage radiophonique depuis 2015.Quant à elle, la pro-motion des poètes vivants est inféodée à la commémoration de la poésie patrimoniale. 

² Voir Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique. Paris : éditions de La Découverte / DEPS- Ministère de la Culture et de la Commu-nication, 2009

³ Voir Les chiffres-clés du secteur du livre en 2016-2017, synthèse réalisée par L’Observatoire de l’économie du livre, mars 2018

4« Lettre ouverte à Olivier Poivre d’Arvor »,L’Obs, 15/06/2015
« La (nouvelle) poésie n’a rien à faire sur France Culture »,L’Obs,16/06/2015

FLOU ARTISTIQUE ?

Le constat précédent est peut-être tout d’abord lié au caractère fluctuant de la matière qui nous intéresse. La poésie serait-elle un flou artistique ? 

Parce qu’elle renvoie à un nombre extrêmement varié d’époques, de fonctions, de formes, de styles, de sensibilités et d’individus… La poésie demeure un genre littéraire indéfinissable de manière una-nime, malgré les travaux d’éminents théoriciens.

Dans les premiers paragraphes d’un article, Jean-Pierre Siméon dé-clare à ce propos :  

« La poésie étant sans doute l’expression littéraire la plus ancienne et la plus universelle, elle a subi un nombre infini de métamorphoses ; et pas moins le statut du poète qui ne cesse de varier non seulement d’un siècle l’autre, mais d’une culture à une autre. 


[…] Nous sommes en effet comme les astrophysiciens devant l’antimatière et les astronomes devant le trou noir : devant une évidence invisible. »

5  Voir « Lecture de la poésie à l’école primaire. Une démarche possible : la lecture d’une œuvre poétique complète » dans la revue Repères, Recherches en didactique du français langue maternelle, n°13, 1996, pages 131 à 146.

Quant à lui, Jean-Michel Maulpoix 6 avance :  

« Comment, pour la décrire, pourrait-on se satisfaire des formules qui fleurissent dans les manuels ? […]


Ce sont là autant de stéréotypes qui étouffent les enjeux véritables de l’écriture. Sans être tout à fait dépourvus de sens, ils négligent les singularités. 


Par les discours qu’on tient sur elle, la poésie se voit dissoute dans les généralités, plutôt que placée au centre d’une réflexion cruciale sur le langage.


C’est plutôt dans l’œuvre même des poètes, sur les marges ou au cœur de leurs poèmes, que des clefs nous sont proposées. […]

ENJAMBER LES STÉRÉOTYPES

De quels stéréotypes Jean-Michel Maulpoix parle-t-il ? À quelle réa-lité symbolique cela correspond-il ? Les conceptions les plus récur-rentes de la poésie semblent être celles qui renvoient à la rime, au «beau», au rêve ou … à l’ennui et à l’hermétisme. 

Si ce domaine semble impossible à définir de manière univoque et souffre d’une «mauvaise réputation», il reste néanmoins envisa-geable de le défendre, de susciter l’envie d’y plonger. En prenant le contre-pied des représentations négatives, par exemple. 

Telle a été l’entreprise de Jean-Pierre Siméon7 : dans son essai, il s’adresse à un lectorat frileux et perplexe, sous couvert d’une mis-sive destinée à un correspondant imaginaire. Avec humour et profondeur, l’auteur y parle des poètes et de leur production pour les ancrer sur Terre, dans la réalité et le vécu. Pour réaffirmer leur dimension universelle tout en soulignant leur singularité. 

Pour faire de la complexité un questionnement continuel de soi, des autres et du monde. Il nous conseille l’effort nécessaire à la trou-vaille du « bon poème» puis nous invite à prendre le temps de nous l’approprier.

 Il considère que « lire le poème, c’est l’habiter ». Et lorqu’il s’agit de comprendre le poème… L’ancien et talentueux directeur artistique du Printemps des Poètes propose d’ « admettre qu’il porte en lui des choses qu’on ne comprendra peut-être jamais ».

7Voir Jean-Pierre Siméon, Aïe, un poète ! Le Chambon sur Lignon : Cheyne éditeur (2nde édition), 2014.

Mais comment entrer en poésie lorsque la page ne parle pas ?

Pour conclure la 1ère partie de ce dossier, j’ai interrogé Tatiana Rothermundt, Valérie Clody et Maud Fiquet.

Que pensaient-elles de la poésie avant de la redécouvrir grâce à l’oralité ? Elles donnent leur avis en une capsule sonore. 

Pour écouter, c’est par ici ! ▼▼▼