Photo de Jason Rosewell, libre de droits - extraite du site Unsplash

LA POÉSIE… À L’ÉCOLE ?

En évoquant une enquête menée auprès d’élèves de CM2, Jean-Pierre Siméon¹ souligne que les réponses des enfants corres-pondent à celles des adultes… Selon lui, elles seraient tributaires des corpus fréquentés à l’école. Bien souvent, c’est le premier et seul lieu de découverte de la poésie. 

Ainsi, qu’en est-il à l’école ? Comment la poésie est-elle perçue et transmise au sein de l’institution scolaire ?

¹ Voir l’article de Jean Pierre Siméon, « Lecture de la poésie à l’école primaire. Une démarche possible : la lecture d’une œuvre poétique complète » dans la revue Repères, Recherches en didactique du français langue maternelle, n°13, 1996, pp. 131-146.

AU NIVEAU LOCAL

Pendant la rédaction de mon mémoire de recherche ², j’ai mené une micro-enquête. Toujours dans le souci d’échafauder des réponses localisées, j’ai interrogé certains de mes collègues³ :

Quelle place occupait poésie dans leur pratique d’enseigne-ment ? 

Considéraient-ils cet univers comme un art du langage ? 

Combien de temps y consacraient-ils pendant la semaine?  

Avaient-ils bénéficié ou bénéficiaient-ils d’une formation dans ce domaine ?

Les résultats de ce sondage révèlent que parmi les disciplines relevant des arts du langage, la poésie est citée dans 28,5 % des cas. Sa dimension artistique ne semble pas évidente. 

² Ce mémoire s’intitule « Poésie et langage oral à l’école : Voyage d’une dimension à l’autre du Dire ». Il pose la question d’une relation complémentaire entre les pratiques artistique et scolaire de la parole. Il interroge les allers et venues des élèves entre ces deux dimensions en évitant toute instrumentalisation de la première au bénéfice de la seconde. 

La perspective décrite est celle de faire vivre pleinement aux élèves l’expérience artistique et culturelle du dire poétique, tout en menant des apprentissages relevant domaine du langage oral, considéré comme le lieu d’une parole vivante.

Si tous les professeurs interrogés affirment enseigner la poésie, le rapport sensible au texte n’est pas envisagé. Son expérience non plus. Lorsque la lecture expressive et le jeu théâtral sont proposés, ils sont réservés aux élèves « les plus à l’aise ». 

Et pour cause, seuls 10 % des enquêtés ont bénéficié d’une for-mation en pédagogie de la poésie. Quand elle a eu lieu, celle-ci remonte au moment de leur formation initiale. 

D’autre part, l’enseignement de cette discipline artistique est absent des programmes de formation continue au niveau local et départemental pour le premier degré (Eure). 

En pratique, la poésie ne semble pas enseignée pour elle -même. Elle fait office de support de mémorisation, sert à trans-mettre un patrimoine culturel. Le temps qui lui est consacré est par ailleurs extrêmement réduit : sa transmission n’est pas considérée comme prioritaire.

³ Ces enseignants travaillent dans trois écoles différentes ; deux d’entre elles se trouvent en Réseau d’Éducation Prioritaire et la troisième dans une zone urbaine privilégiée.

ET AILLEURS ?

Ces observations font-elles écho à une situation plus générale ? Bien que la réalité ne soit pas monolithique, les travaux de Martine Boncourt 4 répondent par l’affirmative. 

À l’instar d’autres chercheurs, formateurs ou poètes, cette militante du mouvement Freinet avance que « la poésie ne trouve pas à l’école élémentaire la place qu’elle devrait occuper selon les directives des Instructions Officielles, ni celle qu’elle mérite, au vu des multiples domaines culturels et éducatifs que son apprentissage permettrait de parcourir ».

En effet, les pratiques d’enseignement de la poésie les plus sédimentées renvoient à la copie du poème puis à son oralisa-tion… en vue de l’évaluer. L’auteure ouvre sa réflexion en constatant qu’à l’école, l’informatique supplante la littérature au risque de « sonner le glas de la poésie ». 

Mais l’apparition du numérique n’est pas la seule responsable. Cet état de fait existe depuis qu’en 1880, le terme de récitation est apparu pour désigner la restitution d’un texte appris par cœur, à voix haute. Le plus souvent, il s’agit d’un écrit poétique. 

Cette pratique est alors considérée comme nécessaire pour former l’esprit et le goût, pour développer une aptitude à s’exprimer en public et pour améliorer la prononciation. À l’époque, le service rendu par la poésie se trouve même récompensé par « des prix de mémoire ». 

4 Voir Martine Boncourt, La poésie à l’école, l’indispensable superflu. Nîmes : Champ social éditions, 2007.

Martine Boncourt est enseignante. Elle a été professeur et directrice d’école, maître-formateur à l’IUFM d’Alsace. Docteur en sciences de l’éducation, elle a également été chargée de cours à l’université (Strasbourg et Rouen). C’est une militante du mouvement Freinet : actuellement, elle est co- responsable de la revue Le Nouvel Éducateur et membre du LRC (Laboratoire de Recherche Coopérative) de l’ICEM (Institut Coopératif de l’École Moderne – Pédagogie Freinet).

D’où la permanence de l’idée, bien ancrée dans le rituel scolaire de la récitation, que la mémorisation du poème est la condition sine qua non de son oralisation. Or, le par cœur ne représente qu’un moyen parmi d’autres d’oraliser et de s’appro-prier un poème. 

Concernant le corpus poétique présenté aux élèves, la dimension patrimoniale prédomine. Il renvoie à l’idée d’une culture commune à transmettre. Pour finir, la « compréhension » du poème est abordée selon une approche logico-rationnelle; incompatible avec la nature du texte auquel elle s’applique.

La chercheuse étaye son propos en avançant l’hypothèse d’un conflit de valeurs ressenti par les enseignants. Ces derniers se sentiraient pris en étau entre les idées véhiculées par le langage poétique et celles qu’ils doivent transmettre dans le cadre de leurs fonctions. 

Selon Martine Boncourt, la poésie suscite peu d’intérêt parce qu’elle bousculerait les habitudes scolaires, les démarches et objectifs premiers de l’école. Elle s’opposerait à un ensemble cohérent reposant sur le conservatisme et l’auto-reproduction, comme le rappelle l’auteure en citant les thèses de Christian Baudelot et Roger Establet 5 .

Par le biais d’une comparaison entre langage poétique et langage scolaire, la co-responsable du Nouvel Éducateur expose ensuite en quoi consiste ce différend symbolique.

5 Christian Baudelot est un sociologue français spécialiste des sciences de l’éducation. Il est professeur émérite de sociologie au département de sciences sociales de l’École Normale Supérieure et chercheur au Centre Maurice-Halbwachs. Il a souvent collaboré avec Roger Establet (sociologue formé à l’ENS et professeur émérite de L’université de Provence).

En résonance avec les travaux de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron (Les Héritiers en 1964 et La Reproduction en 1970), Christian Baudelot et Roger Establet ont publié un certain nombre d’ouvrages cherchant à souligner les inégalités sociales reproduites par le système scolaire.

ALLER PLUS LOIN…

Martine Boncourt encourage à aller plus loin qu’une appréhen-sion de la poésie par l’affectivité et les cinq sens. Selon elle, la densité du poétique réside dans le fait que les sens sont considérés comme un moyen mais aussi un but. 

Ce langage tend à mobiliser l’espace du dedans. Le dedans de l’esprit, la mémoire, les rêves, les désirs, les fantasmes, etc. mais aussi le dedans du corps, ce qui se cache dans ses confins, dans ce qui est tu, inhibé, insoupçonné.

Pour mieux comprendre la place minorée du poétique dans les pratiques d’enseignement, l’auteure oriente son analyse vers le statut de l’enseignant. 

Elle commence par remarquer une évolution dans le rapport que les professeurs entretiennent à un ethos professionnel traditionnel. Cela s’explique par une formation initiale plus complexe, un niveau de recrutement élevé, la féminisation du métier, la diversité des profils et l’origine socio-culturelle des personnes recrutées.

Parallèlement à une désidéologisation du corps enseignant, on assiste à l’avènement d’une ingénierie éducative qui tend moins vers une formation de type humaniste que vers une rationalité de type technologique. 

Malgré un certain conformisme au sein de la profession, Mar-tine Boncourt ne manque pas de remarquer également la grande diversité des positions et des identités. C‘est justement sur cette hétérogénéité que je souhaite rebondir. En effet, de nombreux enseignants tentent de développer approche sen-sible du monde avec leurs élèves. 

Pendant mon entretien avec Valérie Clody, Tatiana Rother-mundt et Maud Fiquet, quelques mots-clés ont émergé : poésie et autres pratiques artistiques, créativité, esprit critique, lien avec le vécu et le ressenti, pratiques relaxantes et psycho-corporelles. 

Elles donnent leur point de vue dans la cinquième capsule sonore. Dans la sixième, Patrick Verschueren, partage son avis d’artiste et professionnel de la culture concernant la poésie à l’école.

POUR CONCLURE 

La conclusion qui s’impose est sûrement celle qui revient à penser que tout reste à faire. L’oralité sauvera la poésie à l’école, à condition qu’on expérimente avec engagement et humilité, en misant sur le temps, le questionnement permanent et la remédiation en cours de chemin. 

À condition également que l’institution pourvoie aux ensei-gnants une formation qui permette d’atteindre les objectifs fixés par l’ambitieux projet ministériel relevant de l’Éducation Artistique et Culturelle.

Nécessaire aussi, la possibilité systématique de mettre en œuvre, sur un long terme, des partenariats avec des artistes et des structures culturelles. 

En effet, comment seule une dizaine de séances avec des intervenants artistiques pourrait suffire à amener les enfants-élèves à ouvrir leur imaginaire ? À réellement plonger dans un processus de création en vue de  partager leur production ?Oui, (presque) tout reste à faire…

Une Brigade d'Intervention Poétique, à l'école Arc-en-ciel 2 de Vernon (Eure).

Expérimenter sans perdre de vue l’enjeu essentiel, celui de l’autonomie et de l’épanouissement des bénéficiaires des projets. Celui du développement de la créativité comme mode d’appréhension du monde. Comme un écho à ce que la poésie nous invite à faire dans la forme et le fond.

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