Issu du mouvement hip-hop, Nen Terrien slame depuis une vingtaine d’années. Depuis sa rencontre avec cette forme de poésie, il arpente les scènes ouvertes à l’oralité.

Je l’ai rencontré en assistant à l’un de ses ateliers créatifs, intitulé « atelier du mot vivant ». Ce nom évocateur avait aiguisé ma curiosité… et sa démarche plurielle m’a beaucoup plu.

Dans cette interview, il évoque son parcours artistique et les nombreux ateliers slam proposés à des publics très variés.

Nen Terrien - Crédit Photo : Jean-Luc Berthiaud

ITINÉRAIRE D’ UN SLAMEUR

L’ORALITÉ AU CENTRE

Marie-Lou : Que représente l’oralité pour toi en matière de poésie ? Comment tu l’investis ?

Nen : Pour moi, l’oralité est l’essence de la poésie. J’adhère moins à une vision de la poésie écrite, pour moi cette matière est faite pour être dite à haute voix. Il s’agit de mettre en relief la musicalité des mots, donc l’oralité est LE LIEU où trouver la poésie.

D’ailleurs, quand je lis de la poésie, quelle qu’elle soit, j’ai besoin de la dire à haute voix pour savoir comment elle sonne en bouche, comme un bon vin ou un bon mets.

Selon moi, on a tendance à faire une confusion parce qu’on se trouve dans une société hyperscripturale. C’est peut-être pour ça que les scènes slam ont autant de succès, elles matérialisent la volonté d’un retour à l’oralité.

RENCONTRE AVEC LE SLAM

Marie-Lou : Comment es-tu arrivé au slam et comment as-tu cheminé dans ta pratique ?

Nen : Je suis passé par la chanson, le reggae et le dancehall mais je viens principalement du mouvement hip hop et du rap. J’ai rencon-tré le slam en 2000 ou 2001 par l’intermédiaire d’un ami avec lequel je travaillais depuis longtemps. À cette époque, le rap faisait un réel boom.

On en était un peu lassés parce que pendant nos concerts, on avait l’impression de jouer devant un public de MC [de l’anglais Master of
Ceremony : artiste qui mène la session en cours]… On ne se sentait plus réellement écoutés et quelque chose nous manquait.

C’est là que j’ai participé à ma première scène slam : j’ai vraiment été impressionné par la qualité de l’écoute. Pas d’instru[mentale]… juste des mots. Moi qui faisais des freestyle sessions [sessions d’impro-visation en rap] dans lesquelles trois ou quatre MC jouaient des épaules pour le micro, je me sentais quasiment invincible.

Mais lorsque je me suis retrouvé sur cette scène pour dire un texte que je connaissais bien, j’ai tout oublié au bout de trois phrases… Du coup, j’ai sorti mon cahier. Voilà comment j’ai partagé mon premier texte de slam sur une scène, la main tremblante, tellement j’étais intimidé.

PREMIÈRES SCÈNES

Nen : Ça a été ma rencontre avec l’oralité pure et dure : c’est à dire une personne sur scène, un public, des mots et tout ce qui pouvait ressortir de cette interaction.

Au début des années 2000, les propositions étaient extrêmement variées, c’est pourquoi le slam ne pouvait pas être considéré comme un style. Les gens partageaient leur poésie avec ce qu’ils étaient : certains mecs déclamaient leur rap, de vieux punks disaient des textes super trash, il y avait aussi des comédiens, etc.

Des productions que l’on pouvait considérer comme très simples côtoyaient des formes très techniques ou justes détonantes. Ensuite, il y a eu le succès de Grand Corps Malade et beaucoup de choses ont fait que le slam s’est uniformisé.

Mais dans mon cheminement, cette rencontre avec l’oralité a déter-miné tous mes choix ultérieurs. Cette influence s’est fait sentir dans
mon écriture : le slam m’a ouvert sur de nouvelles formes, un nou-veau mode d’appréhension des mots, du sens, des images.

Je n’en serais pas à ce point de mon parcours si je n’avais pas rencontré ces scènes qui mettent l’oralité à l’honneur, de manière vivante. Dans la poésie «classique», les gens font des lectures potentiellement ennuyeuses parce qu’il ne s’agit que de lectures; et pas de l’interprétation d’un texte que l’on fait vivre avec une palette d’émotions.

Marie-Lou : Je trouve que cet aspect est en train d’évoluer en voyant de plus en plus de poètes s’inscrire dans la performance. Ça implique aussi que le public co-construise le moment. 

La réaction des spectateurs est prise en compte par le diseur ou la diseuse et à chaque fois, ça crée quelque chose de différent. Quoi qu’il en soit, ce qui me charme dans les scènes ouvertes de slam, c’est la dimension dont tu parles, effectivement.

Nen : Ce besoin d’oralité se matérialise aussi par l’affluence vers le stand up ou l’improvisation théâtrale. Les gens sont friands de vivant et d’éphémère, je pense qu’il y a une réelle demande de ce côté-là.

Photo d'Alexandra - site Unsplash

LES ATELIERS DU MOT VIVANT

DE FIL EN AIGUILLE

Marie-Lou : Et comment es-tu arrivé aux ateliers ? Comment as-tu concrétisé ta volonté de transmettre ?

Nen : Au départ, j’étais illustrateur et parallèlement, je faisais de la musique très sérieusement mais sans être professionnel. À un mo-ment, j’ai été ennuyé par le fait de travailler seul et j’ai souhaité partager ce que je savais faire. Curieusement, je n’ai pas eu envie de transmettre le dessin mais plutôt le rap et le slam.

J’ai donc adressé un courrier aux Services Jeunesse de Vanves et de Malakoff parce que je connaissais bien ces villes. J’ignorais qu’à cette
époque, « slam » était un mot magique qui ouvrait bien des portes… Auparavant, j’étais un rappeur et je n’intéressais personne; mais comme j’étais devenu un slameur, on a à nouveau témoigné de l’attention à mes compétences.

Voilà comment le Service Jeunesse de Vanves m’a rappelé en me proposant de faire des ateliers rap et slam. À partir de cette étape, j’ai fait des rencontres et par cet intermédiaire, j’ai pu intervenir à la Sorbonne.

Ensuite, j’ai travaillé pour le Service Jeunesse de Malakoff et j’ai commencé à me faire connaître en tant qu’animateur d’ateliers slam puis à recevoir diverses demandes. C’est aussi grâce au bouche à oreille, à des amis ou à d’autres réseaux.

Maintenant, je mène exclusivement des ateliers slam, bien que je ne les appelle plus de cette manière depuis trois ans. Je les intitule ateliers du mot vivant  parce que grosso modo, pour les jeunes, le slam est du rap de bolos et pour leurs parents, c’est de la poésie vul-gaire. [Rires]

Je me suis rendu compte qu’en annonçant des ateliers slam, la première chose à faire était de déconstruire les a priori négatifs à leur sujet. Depuis que mes ateliers ont changé de nom, les gens ne savent pas à quoi s’attendre. Je gagne deux heures parce que je peux amener les participants plus rapidement dans le vif du sujet.

EN IMMERSION

Marie-Lou : Ce que j’ai vraiment apprécié dans cet atelier c’est une approche du verbe qui soit pluridisciplinaire et très ouverte. Avant d’arriver à l’écriture, tu mets en place des éléments fondamentaux selon moi.

Tu installes les gens dans un état d’esprit particulier au moyen d’exercices proches de la sophrologie; on travaille son ancrage, l’oc-cupation de l’espace et le réveil de la voix. On libère les mouve-ments corporels et tu fais en sorte que le contact à l’autre soit possible.

Qu’est-ce que tu observes chez les participants ? Qu’est-ce qui se réveille ou au contraire, qu’est-ce qui se bloque ?

Nen : La réponse dépend des personnes parce que je propose des ateliers à des publics très différents. Pour commencer, je pourrais parler des gens qui s’inscrivent à l’atelier dans une démarche volontaire. 

En général, les gens viennent chercher du développement person-nel et c’est quelque chose que j’ai dû prendre en compte. J’aime sortir les gens de leur zone de confort mais toujours de manière ludique avec beaucoup de bienveillance. Je sais par expérience que c’est hors d’un pré-carré que l’on apprend le plus. 

J’ai le souci de les amener à prendre conscience de leurs zones de résistance, et je tente d’initier un déblocage sans pour autant les mettre en difficulté. Ce qui me tient à cœur, c’est aussi d’aller chercher ce qui brille en eux pour le leur montrer.

AVEC LES ADOLESCENTS

Nen : C’est systématique dans ma pratique avec les adolescents. En particulier, les adolescents issus de quartiers dits «sensibles» ou ceux que je rencontre dans différentes structures, et qui vivent des situations de décrochage scolaire ou de rupture sociale .

Je trouve que la société dans laquelle on vit est une grosse machine à démolir l’estime de soi. On explique toujours aux gens ce qu’ils ne savent pas faire au lieu de valoriser leur potentiel.

Voilà pourquoi ils ont peu conscience de ce qu’ils réussissent. Du coup, je m’évertue à chercher tout ce qu’ils ont de brillant, lumineux et créatif parce que ce n’est pas ce qu’on leur montre d’habitude.

Et même si parfois, il m’arrive d’exclure un ado qui provoque la friction; je trouve toujours un moyen de le valoriser avant la fin de la séance. Je fais en sorte qu’il ne reste pas sur un échec. Ça me paraît vraiment important; mais pas seulement à destination des plus jeunes.

On a continuellement besoin de ce type de regard parce qu’on se fait continuellement attaquer… Mes ateliers créatifs, comme tous autres, utilisent des outils qui permettent d’améliorer l’estime de soi.

Marie-Lou : Oui c’est hyper structurant. Mon travail avec les enfants me fait dire que c’est sur cette matière-là qu’il faut pouvoir travailler, même si ce n’est pas le propos principal. On ne peut pas en faire abstraction.

Nen : Et au même titre, je puise dans cette matière quand je vais sur scène en tant qu’artiste. Je partage plus de choses en interprétant un de mes textes qu’avec sa trace graphique. En le déclamant, j’y mêle ce que je porte au moment où je le dis, j’ai la possibilité de l’habiter.

Quand j’écris un poème et que je souhaite le partager avec des amis, je préfère le leur dire plutôt que de leur faire lire. Pour moi, l’oralité permet vraiment de faire vivre les mots autrement.

Marie-Lou : Jolie conclusion, merci beaucoup !

BURNING NEWS !

À DÉCOUVRIR :  la nouvelle collaboartion de Nen Terrien