Mathilde Joly

est créatrice d’images. 

Je l’ai rencontrée il y a quelques années, lors de ma participation au projet alimenté par Appelle-moi poésie.

Dans cette interview, elle revient sur sa formation puis partage son regard sur son travail d’illustratrice-graphiste.

Elle évoque également son actualité et les ateliers d’arts plastiques qu’elle mène quotidiennement . 

POUR MÉMOIRE …

COMME DANS UN COCON

Marie-Lou : Mathilde, tu es diplômée de l’Ecole Supérieure d’Art de Lorraine (ESAL – Site d’Epinal).  J’aimerais tu présentes cette école et le cursus de formation qu’elle propose.

Mathilde : l’ESAL est une école des Beaux-Arts. Elle doit faire partie des plus petites de France, d’où ce côté chaleureux et convivial : c’est ce qui m’avait vraiment plu au premier abord. Elle propose un enseignement sur trois ans, autour de l’image et de la narration, en vue de présenter le Diplôme National d’Arts et Techniques (DNAT) en fin de cursus. Aujour-d’hui, ce diplôme a changé de nom, je crois que c’est le Diplôme National d’Art (DNA)¹.

Marie-Lou : Effectivement, les acronymes évoluent toujours, c’est du jargon; mais ce que je trouve intéressant dans ta pré-sentation de l’école et ce qui fait sa particularité, c’est la pos-sibilité d’étudier en petit comité, son aspect familial.

Mathilde : Ah oui, c’est ce qui m’a séduite . Je suis partie sans difficulté d’une petite ville du sud-ouest pour atterrir dans le nord-est. Le fait de me retrouver dans une école à taille humai-ne était très sécurisant. C’était un plaisir de me retrouver dans ce contexte.

¹ En 2014, le DNA a émergé de la fusion de deux diplômes d’art : le DNAP (Diplôme National d’Arts Plastiques) et le DNAT (Diplôme National d’Arts et Techniques). Il propose trois options (art, design et communication) susceptibles d’être complétées par des mentions et se prépare en 3 ans.

FIL ROUGE

Marie-Lou : Quel domaine as-tu investi pendant ta formation et pourquoi ? Qu’est-ce qui t’a attirée ?

Mathilde : Plus qu’un domaine particulier, j’ai investi une thé-matique pour laquelle j’ai trouvé un fil conducteur dès la pre-mière année. Au début, il était un peu flou mais il s’est beau-coup précisé en deuxième année. Le fil rouge était celui de la famille, de la mémoire et du souvenir. 

J’ai alors commencé à mêler d’anciennes photos, du collage, du découpage et du dessin. Je commençais à tenter de réfléchir à la déstructuration des images, à leur déformation dans le but d’en tirer une dimension supplémentaire. 

Il ne s’agissait pas de déstructurer pour déstructurer. Des photos, je suis progressivement passée aux 3D : j’ai travaillé avec des objets comme des valises, de vieux postes de musique, etc. 

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Illustration de Mathilde Joly, extraite d'un livre en tissu évoquant le thème de l'effacement - Production présentée en 2e année à l'ESAL

Mon projet de fin d’études a consisté en une installation sonore et vidéo : la thématique s’est alors orientée vers mes propres racines. J’avais besoin de parler de moi, de retrouver mes origines et l’univers dans lequel je m’étais construite pour arriver à m’en détacher. Je voulais retrouver les valeurs que je portais inconsciemment, les choses que j’avais apprises. 

Pour en parler, je me suis appuyée sur les écrits de mon grand-père qui était agriculteur. Il écrivait tous les jours ce qui se passait dans sa ferme et dans sa vie, du coup, les deux dimen-sions étaient liées. Bien qu’un diplôme soit personnel, j’ai eu l’impression de le passer avec ma famille.

Marie-Lou : Oui et dans ton travail, il y avait aussi l’idée de transmission. Et puis quand on crée, on parle toujours un peu de soi. Je trouve que c’est une jolie manière de le mettre en forme et de le sublimer. Ça véhicule énormément de choses. Tu parles de ta famille et toi mais ça dépasse ce cadre pour tou-cher tout le monde.

Mathilde : Exactement, c’était aussi le but . En parlant de trans-mission et de notre maison familiale au travers d’un langage artistique, j’espérais faire écho à la maison et la famille lambda, la maison de ton grand-oncle ou celle de tes cousins. 

On a eu la chance de pouvoir exposer des morceaux de projet avant la passation du diplôme et je crois que ça avait fonction-né. J’étais contente de constater que mon travail avait cet impact-là parce j’avais très peur du côté égocentrique. Je n’avais pas envie de parler de moi pour parler de moi mais j’avais quand même besoin d’aborder cette histoire familiale.

DESSINE-MOI UNE ILLUSTRATRICE

ARTISANE

Marie-Lou : Aujourd’hui, tu es créatrice d’images et tu dévelop-pes ton activité. Est-ce que tu pourrais présenter concrètement le travail d’une illustratrice ?

Mathilde : Je préfère me présenter comme une fabricante d’images. Je trouve que c’est plus vaste et en même temps, lorsqu’on dit « fabricante », on y voit directement les mains.  J’ai l’impression que mon cerveau est directement relié à mes mains; parfois, je les laisse fonctionner ensemble et je mets de côté . [Rires conjoints]

Je réalise des illustrations principalement pour la littérature jeunesse. C’était mon premier but et aujourd’hui, j’y suis arrivée. Mais je conçois aussi des images pour les particuliers et des entreprises. Ce sont des gens qui souhaitent obtenir une image de caractère qu’ils pourraient afficher dans leur bureau, leur salon ou leur chambre. 

J’aime bien ce côté évasion : quand on regarde l’image, il ne doit pas s’agir simplement d’un poster placardé au mur. Je souhaite qu’on ait la possibilité d’y voir une quantité de choses. À chaque fois que je crée des images, j’en dégage un premier sens mais par la suite, j’en découvre d’autres. 

Les retours que l’on m’adresse à leur sujet font émerger des significations encore différentes. Chacun se les approprie et c’est tant mieux. Elles ne m’appartiennent plus une fois que je les envoie à leur destinataire.

À L’ÉCOUTE

Marie-Lou : Tu laisses une place énorme à l’autre dans ton travail et ça me touche beaucoup. Evidemment tu apportes ton expertise, ton regard, mais c’est toujours une co-construction. C’est vraiment précieux et n’est pas forcément valable avec tous les créateurs.

 Est-ce que c’est un parti pris dans ta démarche ? 

Mathilde : Je ne crois pas que ce soit un parti pris dans le sens où, souvent, j’aperçois la polysémie des images bien a pos-teriori. En revanche, c’est une manière de concevoir les choses, ça doit être ancré et je n’y fais pas attention en travaillant. Parfois j’essaye d’en jouer, cela dépend du destinataire du pro-pos, mais ce n’est pas une première intention.

J’ai d’abord le souci de faire attention au texte [pour l’édition jeunesse] ou aux directives du commanditaire. Ma seconde priorité sera de travailler l’image en fonction de ce que je porte et la troisième sera de laisser des fenêtres d’accès à l’interpré-tation des autres. Tout cela n’est vraiment pas voulu mais en même temps, ça le devient.

Marie-Lou : C’est une approche professionnelle qui s’affirme, qui prend de l’ampleur et devient ta démarche en somme.

Mathilde : Je crois, oui. Mais ce n’est vraiment pas réfléchi et pour l’instant, je n’ai pas envie de changer cet aspect. Si je mets à le penser, rien ne sera plus spontané et c’est le plus intéres-sant pour moi.

ET LA GRAPHISTE ?

Marie-Lou : Oui, effectivement, ça amène constamment de la fraîcheur et c’est tout à fait le regard que je pose sur ton travail.
Et en quoi consiste ton métier de graphiste ?

Mathilde : Actuellement, je me considère moins graphiste, mais cela restera toujours une deuxième casquette. D’ailleurs, c’était ma première formation. Pour moi, ce métier n’est jamais loin de celui d’illustratrice : c’est une façon de penser l’image avec ou sans texte, c’est une histoire de couleurs aux bons endroits, de texte -s’il en est- à la bonne taille avec la bonne typo[graphie].

Marie-Lou : C’est une histoire de combinaison aussi ?

Mathilde : Oui, tout à fait ! Il faut faire en sorte que le texte et l’image cohabitent parfaitement. On ne devrait pas lire le texte avant l’image, ni l’image avant le texte.

Marie-Lou : Le but est donc de composer un ensemble.

Mathilde : Oui, il s’agit de composer un « tout » mais pour moi, le travail de graphiste est aussi lié à l’objet ordinateur parce que je ne suis pas calligraphe; par conséquent, dès que je dois ajouter du texte, cela appelle de la mise en page via l’outil informa-tique. 

Comme je te le disais, ce n’est pas très présent dans ma pratique en ce moment, bien que j’aie confectionné le faire-part de naissance de ma nièce et quelques affiches. Par contre, ce sont des choses qui ne s’oublient pas. Cette définition du métier m’est très personnelle, on en peut pas la généraliser.

DEPUIS TOUJOURS 

Marie-Lou : Et c’est bien ce qui m’intéresse ! Il y a des défini-tions canoniques que j’aurais pu aller chercher et décortiquer mais ce qui m’importe est ta vision du métier. Justement, com-ment es-tu arrivée au choix de ta profession ?

Mathilde : Jusqu’au plus lointain de mes souvenirs, mes parents ont tous les deux des pochettes remplies de dessins depuis que
je sais tenir un crayon. Avec tout ce qu’ils ont, on pourrait tapisser les murs de la maison, voire plus. Ça fait tellement d’années que je bricole, que je dessine, que j’assemble… 

Evidemment au collège, ma matière préférée était les arts plastiques. À quinze ans, quand il a fallu choisir une orientation au lycée, j’ai opté pour une formation d’équilibriste entre les matières générales et l’art puis j’ai continué sur cette voie. 

Je fais l’impasse sur les sigles de toutes les formations que j’ai pu suivre jusqu’aux Beaux-Arts. J’ai toujours voulu faire de l’illustration jeunesse entre autres, ça fait très longtemps que je le dis. Je ne sais plus exactement, j’avais peut-être 10, 12 ou 15 ans. J’ai cheminé petit à petit.

Marie-Lou : Ça s’est affirmé progressivement mais c’est quelque chose que tu portes depuis toujours.

Mathilde : Oui je crois. Et puis d’y arriver aujourd’hui est génial.

Marie-Lou : Et qu’est-ce que ça t’apporte ?

Mathilde : Je ressens une grande satisfaction de savoir que ce n’est pas qu’un rêve mais une réalité. Du bien-être quand je dessine. Je me vois progresser aussi, c’est une pratique quoti-dienne, donc revendique moins ce que je faisais il y a deux ans. 

En fait, c’est un peu comme un sentiment de satiété : je sens le moment où le dessin est achevé, où il n’y a plus rien à faire. Il y a aussi le soulagement de ne pas avoir fait le trait de trop. En aucun cas, je n’ai l’impression de travailler. 

C’est également une forme d’extériorisation : quand quelque chose cloche, je m’installe à ma table et me mets à dessiner. Après, tout va mieux !

Marie-Lou : J’ai tendance à faire un parallèle avec ce que j’observe chez les élèves. Dans ma pédagogie, je valorise les différents types d’intelligences : c’est la théorie des Intelligences Multiples d’Howard Gardner. 

Ce qui donne aux gens cette sensation de complétude et de non travail, c’est d’avoir trouvé son intelligence forte et de pouvoir la développer, sans pour autant délaisser les autres. Tu es à ton écoute et tu as trouvé ton intelligence forte; elle te fait grandir et c’est même devenu ton métier. Super !

Mathilde : Oui voilà, j’ai l’impression de grandir en même temps que ma pratique.

À CONSULTER (d’urgence) !

"Femme de fleur" , illustration de Mathilde Joly, 2018

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