Florilège de créations… par Mathilde Joly

QUAND LA PRATIQUE SE FAIT PLURIELLE

Marie-Lou : Comme je te l’ai dit, j’aime l’aspect artisanal de ton travail et le fait qu’il soit très proche des gens; mais la dimension pluridisciplinaire qui me parle énormément aussi. À ce titre, j’aime-rais que que tu expliques quels sont les autres domaines que tu explores . 

Quand tu parles de la connexion directe entre ton cerveau et tes mains, c’est clairement le cas parce que tu es en contact permanent avec la matière .

Mathilde : Oui, c’est ça. Le dessin mis à part, je pense au mot fabriquer : fabriquer des carnets et les relier, fabriquer des affiches, fabriquer des faire-part. J’aime beaucoup fabriquer. Je pense aussi travailler le bois et faire mes meubles mais pour l’instant, je n’ai ni le temps, ni la place. C’est un projet que je garde dans un coin de ma tête. 

L’an dernier, j’ai fait de la poterie. C’était juste une initiation, j’ai participé à une vingtaine de séances mais j’ai adoré !  J’ai adoré mê-ler l’illustration et le travail de la terre. C’est une matière vraiment particulière : l’argile est à la fois très malléable au début et très fra-gile après sa cuisson. C’était mon nouveau jouet. Après le dessin et avant le bois, il y a eu la poterie !

Marie-Lou : Il y a eu la matière textile aussi !

Mathilde : Oui, j’ai fait un coussin il y a peu de temps d’ailleurs, mais c’est plutôt du loisir. Pour l’instant, je n’ai pas de machine à coudre donc je fais tout à la main. Je m’amuse, mais c’est long. Et comme je suis de nature très impatiente … je couds seulement de temps en temps. [Rires]

Quelques illustrations de Mathilde Joly, extraites de l’album C’est quoi un arbre ?, paru aux éditions Mouck (novembre 2018)

C’EST QUOI UN ARBRE ?

PREMIER ALBUM

Marie-Lou : Parmi les projets ou les événements auxquels tu as participé, quel est celui qui t’a le plus touchée?

Mathilde : Ce qui me vient tout de suite, c’est mon premier livre de littérature jeunesse. La collaboration avec Emma Robert, l’auteure, la collaboration avec une maison d’édition pour de vrai et la récep-tion des premiers exemplaires. 

J’espère participer à l’élaboration d’autres albums de jeunesse mais le premier, c’est vraiment une expérience à part. C’est fou de recevoir un colis à ton nom dans lequel tu découvres un livre qui porte tes dessins et ton nom sur la couverture. Mais en te parlant, j’ai peur que cela fasse égocentrique.

Marie-Lou : Non, je pense qu’ il n’y a rien d’égocentrique à ce que tu dis. Tu es artiste mais tout le monde peut se reconnaître dans tes propos. Ton expérience est singulière mais tellement humaine à la fois ! Quand on a un objectif et qu’enfin on l’atteint, on ressent tous la même chose, quel que soit le domaine. C’est super !

Mathilde : Je t’ai parlé du livre parce que c’est l’événement mar-quant le plus récent dans ma vie et parce que j’ai travaillé quasi-ment pendant huit mois non stop pour le faire aboutir

DIALOGUE ENTRE TEXTE ET IMAGES

Marie-Lou : Oui, bien sûr, ça fait encore partie de toi. Et comment s’est passé le travail avec l’auteure, Emma Robert ?

Mathilde : Elle m’a proposé plusieurs textes et C’est quoi un arbre ?  est celui qui m’a interpellée le plus. En le lisant, j’ai vu des images et des couleurs, les mots ont vraiment résonné en moi.

Marie-Lou : Quelle était la dynamique entre texte et images ?

Mathilde : J’ai commencé par illustrer les phrases qui me parlaient le plus en terme de visuel. J’ai débuté par la phrase « Un arbre, c’est
une forêt quand il y en a beaucoup et c’est une sculpture quand il est seul ». Après ce déclencheur, le travail a démarré.

Marie-Lou : Quel support et quel médium ça a appelé ? Comment s’est déroulée la mise en image de cet album de jeunesse ?

Mathilde : Le crayon de couleur m’a appelée et a beaucoup plu à Emma aussi. C’est un médium que je commençais à maîtriser assez bien depuis quelques temps. Avant c’était plutôt le crayon à papier. Donc en fait, la question ne s’est pas vraiment posée, j’avais envie de continuer avec cet outil graphique-là. 

Tout s’est joué entre ma boîte de crayons de couleurs et les mots d’Emma : le public devait pouvoir apprécier de ce que j’ai proposé, mais pour moi, la première personne à consulter était Emma. Si elle me disait qu’un dessin ne fonctionnait pas, je revoyais mon travail. Cela ne figurait pas dans le contrat avec la maison d’édition mais je lui toujours envoyé mes dessins en attendant d’avoir son retour.

RENCONTRE AVEC L’AUTEURE

Marie-Lou : Comment vous vous êtes rencontrées ?

Mathilde : On ne s’est toujours pas rencontrées physiquement. On devait se voir cet été mais ça n’a pas été possible. On a reporté l’en-trevue au mois de février. On a pu travailler ensemble parce qu’on a toutes les deux participé à ce qui s’appelle un marché des illus-trateurs sur internet. 

Une amie d’Emma, Ailce Brière-Hacquet a un jour eu l’idée de poster des textes d’un côté et des illustrations de l’autre . C’est une manière d’organiser une rencontre entre les auteurs et illustrateurs qui s’inscrivent sur cette plateforme. Si en tant qu’illustrateur, un texte te plaît, tu as la possibilité de contacter l’auteur et inverse-ment.

Marie-Lou : Les réseaux parallèles tels que celui-ci manquent de visibilité, on ne sait pas ce qu’il se passe. Je trouve génial que ce genre de ramification puisse exister !

Mathilde : Oui c’est chouette ! La première année (il y a trois ans), on a simplement élargi notre carnet d’adresses. Alice avait organisé l’élaboration d’un calendrier de l’Avent dans le but de promouvoir les «petits» illustrateurs. 

D’ailleurs elle m’a proposé de participer à un atelier avec des ados à Caen; et depuis cet été, on prépare un projet commun. J’étais hy-per contente qu’elle me sollicite, j’aime beaucoup ce qu’elle fait.

SVP… DIS-MOI COMMENT TU TRANSMETS !

HANDICAP ?

Marie-Lou : Je voulais aussi aborder les ateliers d’arts plastiques que tu mènes. L’été dernier, tu m’as dit que travaillais avec des personnes handicapées. Est-ce que tu peux y revenir ?

Mathilde : Oui, c’est toujours mon métier. Pour l’instant, je ne vis pas exclusivement de l’illustration; je suis également animatrice socio-éducative à mi-temps et j’accompagne des groupes d’adultes en situation de handicap. Je travaille avec eux tous les après-midis.

Marie-Lou : Qu’est-ce que ça vous apporte mutuellement ?

Mathilde : Je crois que ça leur apporte avant tout de la curiosité et la satisfaction d’arriver à une production finale dont ils sont fiers. Je les entends souvent répéter « C’est moi qui l’ai fait! » et ce n’est pas forcément courant d’être fier de soi lorsque son autonomie est di-minuée, voire très diminuée. 

Je pense que ça développe la patience aussi, car c’est une nécessité avant d’atteindre le résultat final. J’aime bien les amener à attendre pour qu’ils soit d’autant plus satisfaits du travail accompli.

Quant à moi, j’adore ! C’est un public que je découvre depuis un an et demi. Je passe du bon temps avec eux . Je crois qu’il n’y a pas de gêne entre nous : ils ne prennent pas de pincettes avec moi et je n’en prends pas avec eux.

Marie-Lou : Oui, tu n’es pas dans la complaisance face au handicap. Ce que tu vois avant tout, ce n’est pas tant leur empêchement mais le contact avec l’autre, leur humanité.

Mathilde : Exactement ! Je vois aussi leur faculté à accomplir des choses et à s’intéresser à tel ou tel médium, à différents matériaux. En plus de ça, je ne connais pas leurs antécédents médicaux, vu que je ne fais pas partie de l’équipe soignante, je suis arrivée telle que je suis. Finalement, j’ai compris qui ils étaient sans avoir d’a priori.

ÉCHANGE D’ÉNERGIE

Marie-Lou : C’est très bien comme ça. L’enjeu est ailleurs : tu leur apportes quelque chose de complémentaire, c’est ça l’important.

Mathilde : La relation humaine se crée au travers des médiums qu’on utilise et de la composition plastique: on attrape, on déchire,
on assemble, on découpe. J’aide ceux qui ne peuvent pas le faire seuls. 

Au-delà de tout ça, leurs productions sont exposées. Je ne savais pas que j’étais capable de transmettre de cette manière ça m’a fait découvrir une autre facette de ma personnalité.Tout se passe bien.

Marie-Lou : J’ai l’impression que ces ateliers sont structurants pour eux mais pour toi aussi. La transmission est vraiment un échange d’énergie, ça circule dans les deux sens.

Mathilde : Ça fait écho au fil conducteur de mon diplôme et ce que j’en fais aujourd’hui. Et je ne pensais pas du tout être pédagogue ! D’ailleurs, j’en doute encore.

Marie-Lou : Moi je pense que tu l’es, sinon tu ne travaillerais plus dans cette structure. La pédagogie pour moi, c’est l’aptitude d’une personne à transmettre ce qu’elle sait avec humilité, en accueillant l’autre tel qu’il est, en faisant avec l’humain. Ce n’est pas une ques-tion de culture savante ou de statut, c’est surtout une question d’écoute.

Mathilde : Oui, j’adhère à ta définition. En revanche, ça m’apprend la patience, c’est clair !

Marie-Lou : En tant que personne, je peux être très impatiente mais en tant que professeure des écoles, j’ai appris à respecter le rythme de chaque élève. La transmission nous fait évoluer et à ce titre aussi, c’est génial. 

Pour finir, je te remercie de la jolie matière que tu m’as confiée. À bientôt Mathilde !